[métro] la chanteuse, le sale type, et les policiers

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Vue d'un couloir du métro de Paris à Montparnasse Bienvenüe sur la ligne 4 du métro de Paris, Greenski, Wikimedia Commons

Mon amie Stefanie est soprano colorature. Parfois on l’entend chanter dans les couloirs du métro, à Pasteur. La jeune femme, chanteuse accréditée par la RATP, vient là pour travailler sa voix, mettre en place les nouveaux morceaux d’un récital, profiter de l'acoustique et d’un public varié mais le plus souvent conquis, attentionné, et admiratif.

Sauf hier en plein après-midi.

L’homme qui s’est planté devant la chanteuse pour ricaner méchamment devient agressif quand Stefanie lui intime de passer son chemin. Et les mots deviennent des gestes. D’une claque, il lui ouvre la lèvre. La chanteuse s’arme alors… de son téléphone pour photographier l’agresseur. Qui s’en empare, file et emprunte le couloir vers le quai. Stefanie rattrape l’individu au moment où il essaie de monter dans la rame. Elle lui arrache le téléphone et retient comme elle peut la fermeture des portes en appelant les voyageurs à la rescousse. Pas un franc succès immédiat, mais ses cris finissent par convaincre quelqu’un de tirer l’alarme pour empêcher la rame de repartir et déclencher l’intervention des agents de sécurité.

Un incident malheureusement banal pour qui fréquente les transports parisiens. Ce qui est moins attendu, c'est la suite donnée par les autorités…


Sachant que j’habite tout près du lieu de l’agression, Stefanie m’appelle pour me faire part de son désarroi. Quand j’arrive, c’est la police qui a remplacé la sécurité RATP. Les agents de la force publique forment deux groupes compacts autour des protagonistes. Stefanie est à peine visible, toute menue au milieu des jeunes policiers baraqués. Les agents qui viennent de l’interroger, lui apprennent que de son côté, l’homme qui l’a giflée est prêt à déposer plainte lui aussi, contre elle !

Profitant que la scène a eu peu de témoins, qu'elle s’est déroulée en deux phases distinctes (le couloir, la rame), et que les caméras de sécurité sont hors d'usage (!), l'homme nie le vol du portable (que sa propriétaire a récupéré !), et il accuse la chanteuse de l’avoir giflé la première.

Stefanie est anéantie. Un témoin du vol de portable a bien laissé son numéro, mais il est parti et les policiers disent ne pas pouvoir l’appeler tant qu’il n’y a pas eu dépôt de plainte dans un commissariat.
Mais je veux porter plainte !
Comme l’autre partie donne une version opposée à la votre, ça ne sera pas possible.
Et là, le vocabulaire commence à changer. J’entends : inculpés… embarqués… gardés à vue….
Stupeur de Stefanie qui n’en croit pas ses oreilles.
Et en plus, vous êtes aussi responsable de l’arrêt prolongé d’une rame en station.
-— … !

Rien à faire, les policiers ne veulent pas (disent qu’ils ne peuvent pas) distinguer la victime de l’agresseur, même si Stefanie porte encore des traces visibles de l’altercation sur le visage.

Et voilà que poussé par son groupe de policiers, l’homme vient faire des excuses à la chanteuse : si elle les accepte, il renonce à porter plainte.

Je le découvre : âge moyen, grand, tenue et allure sportives mais correctes, apparemment ni fou ni voyou.
Il s’excuse en effet de s’être moqué de la chanteuse. Mielleux, il propose de revenir le lendemain pour la dédommager de l’interruption de sa prestation. Là tout de suite ce n’est pas possible, il est pressé de rejoindre sa vieille maman hospitalisée (sic).
Jamais il ne s’est excusé de l’avoir frappée.

Il parait que souvent les individus violents, les pervers narcissiques, offrent des fleurs à leurs victimes encore marquées par les coups.

Stefanie, sans réactions, le laisse repartir.
 Les jeunes policiers, un peu piteux, s’esquivent à leur tour, soulagés sans doute de n’avoir personne à faire monter dans leur panier à salade.


Voici un extrait du petit mot que Stefanie m’a envoyé un peu plus tard dans la soirée :
“ J’ai beaucoup de mal à m’en remettre et j’ai mal partout. J’arrête pas de pleurer. J’avais l’impression de vivre un cauchemar en me faisant accuser par dessus le marché. Le gars est un menteur fini, qui par son calme a mis tout le monde dans sa poche. Je suis écœurée, je me sens trahie par les passants et le personnel RATP. ”

7 thoughts on “[métro] la chanteuse, le sale type, et les policiers

  • dreamer
    7 mars 2013 at 9h33

    Bien émouvant ce témoignage. Et forcément un individualisme trop fort qui empèche de porter secours. La police est trop compatissante pour les violents car ils se fréquentent souvent, les agents RATP n’ont qu’un objectif que ca roule et voient tant d’incidents qu’ils sont blasés, voire craignent pour eux-même, et la technologie (les caméras) en panne!. Quel courage il faut pour occuper les couloirs, la photo en montre un vide, mais quand il y a une foule qui coure et se presse, ca ne doit pas être plus rassurant. En tout cas Stéfanie ne sera pas seule aujourd’hui, tous les lecteurs de cet article penseront à elle.

  • tilly
    7 mars 2013 at 15h25

    Gérard, je vais dire à Stefanie de venir ici lire ton commentaire clairvoyant et empathique, merci beaucoup pour elle.
    Il n’a pas fallu longtemps pour que je tombe sur un autre témoignage du même genre :
    http://www.sudinfo.be/677800/article/regions/tournai/actualite/2013-03-06/agressee-dans-le-train-tournai-mouscron-j-ai-fini-aux-urgences-avec-deux-poi
    Il se termine par ces mots qui collent trop bien à l’histoire de Stefanie :
    ” La morale de l’histoire ? Il n’y en a pas. Même les flics m’ont demandé pourquoi j’étais intervenue. Et alors quoi, il faut laisser faire ? Pas question.”

  • leblase
    9 mars 2013 at 12h51

    @dreamer
    …”individualisme”? Je pencherais plutôt pour égoïsme, égocentrisme (sans parler de la lâcheté et de l’indifférence à autrui).

  • leblase
    9 mars 2013 at 12h56

    C’est marrant comme c’est presque toujours les filles (ou les femmes) qui interviennent, laissent leur place aux personnes âgées, etc…
    L’autre jour quand je suis entré dans la rame il y avait trois mecs qui entouraient une jeune fille assise sur une banquette d’un métro et se comportaient assez mal. Je me suis juste assis à côté d’elle, sans même les regarder et ils ont décampé (ok je mesure une certaine taille). Souvent il suffit de montrer qu’on est là, car les agresseurs aussi sont lâches.
    Si Stefanie pleure beaucoup c’est un classique des victimes d’agression, il faut qu’elle se fasse aider. J’irai la voir lors de mon prochain passage à Paris. A quelle heure chante t’elle?

  • tilly
    9 mars 2013 at 15h41

    “les agresseurs aussi sont lâches” : il faudrait que la RATP diffuse ton observation par haut-parleur dans les couloirs et dans les rames comme elle a fait pour “les pickpockets sont susceptibles…”

  • marina
    13 mars 2013 at 14h32

    il est bien ton portrait Tilly….La violence est sourde parfois, mais elle est courageuse cette fille !
    (PS : j’ai une amie qui voudrait faire du chant choral, et j’ai pensé à ton groupe, si c possible….., dis moi)
    t’embrasse
    m

  • tilly
    13 mars 2013 at 15h12

    Stefanie méritait un portrait plus en accord avec son art… mais tu as raison et c’est ce que le sale type n’a pas supporté : son autonomie et son courage
    ps – je chante avec Les Voisins du Dessus (chef de choeur : Jean-Marie Leau)
    http://www.lesvoisinsdudessus.com
    http://www.facebook.com/lesvdd

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