[lu] maux fléchés, roman d’alain bron
in octavo editions, 300 pages, mai 2011, 20 euros
Entre Frédéric Dard et Georges Simenon, il y a de la place pour Alain Bron. Sans compter les sorties de piste prématurées de Frédéric Fajardie et de Thierry Jonquet qui ont libéré la route devant les nouveaux auteurs du roman noir à la française.
A lire la quatrième de couverture – dont je parierai qu'il est l'auteur ! on pourrait s'attendre en effet à du San Antonio :
– pari perdu : le texte ci-après est de Gil Fonlladosa de Pommayrac aux éditions in octavo ! –
" Salade de truands à l'ardéchoise : saisissez un paroissien ordinaire, laissez mijoter en cellule ; ajoutez un voyou lyonnais et son calibre ; relevez d'une poignée de mauvais garçons, d'une veuve et d'un colonel de gendarmerie mélomane ; assaisonnez de vendettas urbaines et de rancœurs agricoles. Servez chaud au creux d'une vallée perdue. Que diable Quentin Cherrier épris de ruralité, avait-il besoin d'ajouter son grain de sel ? Il est des estomacs qui ne supportent pas plus les châtaignes que les pruneaux… "
Mais très vite, les héros de l'histoire prennent le pas sur les événements qu'ils subissent, l'intérêt grandit pour leur environnement, pour leurs comportements et l'humanité de leurs relations parfois difficiles ou impossibles. Tout cela fait basculer le roman d'action policière vers le roman d'atmosphère, un style que Simenon avait inventé et désignait pour lui-même par roman gris.
Alain Bron m'énerve. Comme il énervera les wannabes qui suivront ma recommandation et liront ses Maux Fléchés. Car il a produit avec ce roman le modèle de ce qu'il faut faire quand on a des velléités d'écriture. Écrire, tout simplement, sans barguigner, sans états d'âme. Se colleter (j'imagine) avec de la doc, des fiches personnages, des plannings, des diagrammes, des photos, des cartes. Seulement Alain Bron n'est pas, n'a sans doute jamais été un wannabe. C'est le premier de ses livres que je lis, mais ce n'est pas son premier roman publié. Ce n'est ni son métier, ni sa formation, pourtant Alain Bronlien est bien un écrivain ; ça se "lit" dans son roman de la première à la dernière ligne.
Alain Bron m'énerve parce qu'il est drôle, cultivé et qu'il écrit très bien. Il décrit par exemple l'univers carcéral avec un luxe de détails tels qu'on pourrait se demander si… Non, je blague. J'ai lu dans sa bio que son papa avait été commissaire de police, c'est peut-être l'explication !
Alain Bron m'énerve parce qu'il est gentil et généreux. Sans avoir l'air d'y toucher, par petites touches tiens justement, l'auteur met le doigt où ça fait mal dans la vraie vie, sur les maux ordinaires mais bien réels qui eux ne vont pas disparaître avec le happy end du roman, la résolution du crime, la libération de l'innocent. Les personnages de Maux Fléchés vont continuer à vivre difficilement dans des paysages sublimes. Élie Roure, Jocelyne, les Peyre, Elsa et les autres sont les personae de vrais gens à qui l'auteur rend hommage dans son roman : des amis, qu'il connait bien, qu'il aime, et qu'il ne laissera jamais tomber. J'aimerais être une petite souris et assister aux séances de dédicace d'Alain Bron dans son pays d'adoption…!
Alain Bron m'énerve parce qu'il m'oblige à chercher la toute petite bête pour trouver des défauts à son roman :
- le titre : il n'y a pas pas l'ombre d'un mot fléché dans Maux Fléchés, son Quentin Cherrier est verbicruciste ! peut-être un problème d'antériorité avec Maux Croisés ?
- le piège fatal tendu par les gendarmes au gangster Lyonnais est très inspiré de la fin de Mesrine… mais c'est magistralement et très cinématographiquement rendu, un morceau de bravoure !
- les rêves (et cauchemars) des personnages : c'est fou ce qu'on rêve dans Maux Fléchés… cela m'a frappée car je suis une rêveuse qui s'ignore étant totalement oublieuse de ses propres songes ; alors ça m'énerve quelqu'un capable d'inventer les rêves des autres !
- Maux Fléchés n'est pas disponible en livre numérique
- à mon grand regret, je ne trouve rien d'autre à reprocher à Maux Fléchés !
post scriptum
Pour faire ma maligne je vais bien sûr attirer l'attention d'Alain Bron sur ma note de lecture, et lui rappeler que nous avons une histoire commune – professionnelle et très ancienne qui remonte aux années 80-90 (avant internet !).
Dommage pour Alain que mon blog ne soit pas un vrai blog littéraire influent… Mais privilège de son ancienneté (12/2004), le référencement du blogue de tilly pour les moteurs de recherche n'est pas complètement ridicule, alors je souhaite pour Maux Fléchés quelques nouveaux lecteurs passés par ici. Ils ne regretteront pas leur découverte !
voir aussi :
>> dédicaces de Maux Fléchés en Ardèche, mai 2012lien
>> lieux du roman en Ardèche et à Lyon, sur le blog de l'auteur, photos et extraits du romanlien
Claude
En tout cas, ton blog donne envie. J’attendrai qu’il arrive à un prix raisonnable sur le kindle. J’ajoute à ma liste. Merci
tilly
waou Claude tu es rapide 🙂
j’espère que l’auteur passera par ici et verra ton commentaire !
BRON Alain
Merci, Tilly. Je suis très touché. Je reçois beaucoup de commentaires de lectures et de toute la France, ce qui montre que le livre n’est pas apprécié qu’en seule Ardèche, qu’il y a une universalité dans l’histoire. Comme si le roman remuait une ruralité que chacun porte en soi.
Je connais le monde carcéral pour y avoir produit des lectures et du théâtre, et pour avoir écouté tant les détenus que les gardiens pendant plusieurs années. C’est un monde dont on ne sort ni indifférent ni indemne. Il nous renvoie au côté obscur de notre personnalité.
Et puis, tu as tout à fait raison de souligner l’humanité des situations. Quand un pays se meurt, les hommes redeviennent nécessairement humains par une solidarité qui n’est pas idéologique, mais absolument vitale à la survie. Cette humanité, je l’ai voulue pour chaque personnage, qu’il soit paysan ou truand. C’est ce contraste, cette collision entre ces deux mondes qui révèle les caractères de taiseux de chacun.
Dernière chose, c’est vrai, je ne peux pas m’empêcher de glisser une touche de dérision ou d’humour dans les situations les plus dramatiques. C’est mon côté italien. Il empêche le roman de se classer dans la catégorie “thriller” et c’est tant mieux.
Amicalement
Alain BRON
tilly
Alain, tu es un vrai Fregoli (!), merci de nous faire partager grâce à l’écriture tes multiples expériences et talents (je savais pas pour le théâtre et les prisons).
Élie Roure, le taiseux, est un personnage particulièrement original et réussi. Je l’ai beaucoup aimé. J’imagine maintenant que tu as entendu les histoires d’hommes comme lui, incapables de se défendre face à une injustice (face à la Justice), projetés en milieu inconnu et hostile.
Tes Maux Fléchés ont voyagé. Ils sont arrivés en Bretagne (Sud) où j’ai profité de quelques giboulées pour les lire et écrire ma note. Je vais les laisser à ma gentille voisine qui elle-même pourra les faire lire à ses amies bauloises ou guérandaises… 😉