[anniversaire] l’invitation au naufrage, texte de marc-edouard nabe
Aujourd'hui c'est la Saint-Titanic. En vingt-six ans je n'avais jamais remarqué que Clément-Fils était né le jour anniversaire de la catastrophe maritime historique. Mais ces jours-ci, impossible d'échapper à la commémoration centéniale : inauguration d'un énorme musée en Irlande, dossiers-clones dans la presse, re-film, livres, photos, etc.. Drôle d'époque où l'on célèbre par une campagne commerciale tapageuse un désastre humain et technique qu'on ferait mieux de prendre comme modèle de ce qu'il ne faut pas faire.
J'ai choisi pour marquer le coup à ma façon un texte de Marc-Edouard Nabe dans Zigzags, publié en 1986 (l'écrivain avait 28 ans ; Clément quelques jours, semaines ou mois ; l'épave du Titanic venait d'être inventée).
“ Algues du vertige de la pluie la nuit.
La Méditerranée funèbre dort dans les noyés, sous la carcasse au balancement nonchalant, les superbes vermoulures des ruines du beau paquebot blanc.
Doucement… Mollement… ”
L'Invitation au naufrage
In: Zigzags, (XLIII, page 149), 1986, © Marc-Edouard Nabe, ouvrage épuisé, non réédité
Le plus gros morceau de viande, vous le trouvez, il est gros comme moi, il flotte sur la mer, ainsi très calme, dans des bulles atroces : un gros veston blanc qui remonte avec deux mains.
Les autres stewards sont écroulés sous l'épave, la raie défaite, parmi les lourds gris mous poissons qui raillent.
Quel beau naufrage ! Chacun pour soi ! Des centaines de passagers, gorgés d'eau, se répandent en cohortes dégringolantes dans les caves marines, en colonies gnasquées à mort, en jets de moelles. Dévalant dans les grands arbres sous-marins, les luxuriances de chez Neptune. Les torses milliardaires comme des armures de crabes ouvertes, décortiqués, au faste nase, épousent la c'ème pourpre dans les robes de bulles. De magnifiques allures pétrifiantes jonchent, volent en éclat dans l'azur interne, remontent à la surface ou sont broyées sous les tonnes d'acier, la tôle blanchâtre, la pluie de vis, les moteurs dans les moules, ampoulés aux débris qui s'entrempalent.
Les requins savourent les jolies femmes, pleines de suie, du sang partout, la tronche défoncée, la bouche en coeur : de la bave, comme un peu d'hermine, leur coule.
C'est vraiment épatant comme spectacle. C'est loin dans l'eau. La mer digère les restes. Derniers barrissements avec en plus la nuit qui tombe sur tout ceci. Algues du vertige de la pluie la nuit.
La Méditerranée funèbre dort dans les noyés, sous la carcasse au balancement nonchalant, les superbes vermoulures des ruines du beau paquebot blanc.
Doucement… Mollement…
Il faut revenir en arrière pour bien jouir, pour bien lui apercevoir sa somptuosité, en quelque sorte.
C'était un bien chic esquif : il avait du peps, les autres n'en avaient pas.
Un roi de croisière, une coque de dieu qui fend, une arche hyper ! Il buvait toutes les eaux.
Il n'y a pas eu assez de Titanics.
In: Zigzags, (XLIII, page 149), 1986, © Marc-Edouard Nabe, ouvrage épuisé, non réédité
Alain Baudemont
Ils sont montés à bord du Titanic à Cherbourg. Le colonel Astor et le valet de chambre de M. Robbins Victor, Mme Astor et sa bonne Mlle Rosalie Bidois, une infirmière privée Mlle Caroline Louise Endres, Mme Astor et leur animal de compagnie Airedale Kitty.
Leur billet était PC 17757 qui a coûté £ 224 10s 6d. Ils occupaient les cabines C-62-64. (le diable aussi est dans le détail)
Après l’accident, le colonel Astor quitte sa suite pour enquêter. Rapidement il revient, et il rapporte à sa femme que le navire a heurté la glace. Il la rassure en lui affirmant (il le pensait) que le dommage ne semble pas très grave.
Plus tard, quand les passagers de première classe commencent à se rassembler sur le pont du bateau, les Astors sont assis sur des chevaux mécaniques dans le gymnase. Ils portent des gilets de sauvetage, mais l’épouse du Colonel Astor ne veut pas en porter, le colonel coupe alors avec son canif la doublure d’un gilet et montre à sa femme que c’est de liège ce dont il s’agit.
Le colonel Astor était imperturbable. Il se moquait de l’idée de négocier les ponts solides du Titanic pour des petites embarcations de sauvetage : “nous sommes en sécurité ici bien plus que dans ces petits bateaux.” Il aurait changé d’avis quand son officier en second Charles Lightoller est arrivé sur le pont A pour terminer le chargement de sauvetage. Le colonel a alors aidé sa femme à monter à travers les fenêtres de la promenade clos, et ensuite a demandé s’il pouvait se joindre à elle, étant comme elle l’était dans “une situation délicate” (elle était enceinte”. Lightoller lui dit que c’est impossible, les hommes ne peuvent pas entrer jusqu’à ce que toutes les femmes soient chargées. Le colonel se résigne, prend du recul et retourne seul dans le gymnase. Il meurt seul en buvant un verre d’alcool fort, alors que d’autres tentent de libérer les petits bateaux pliables. Le corps du colonel Astor sera retrouvé le lundi 22 avril, par le navire câblier McKay-Bennett.
Je préfère lire les derniers moments du colonel John Jacob Astor IV (13 juillet 1864 – 15 avril 1912) (et les derniers instants d’autres personnes enfants, femmes, et hommes) Astor certes très riche homme d’affaires, inventeur, écrivain et militaire américain. Membre de l’influente famille Astor et héritier de la fortune de ses ancêtres et qui gèrait un vaste empire financier et immobilier. Il était propriétaire de l’hôtel Waldorf-Astoria à New York. Astor s’est aussi s’illustré dans le domaine littéraire en écrivant un roman de science fiction, et a déposé également les brevets de plusieurs inventions de son cru. Il était devenu colonel durant la guerre hispano-américaine.
Le glauque et le macabre et l’ironie lourde (une fois n’est pas coutume) du texte de Marc-Edouard Nabe, publié en 1986 me semble décalé, sinon déplacé.
Sauf votre respect, chère tilly
tilly
Merci pour mon respect, cher Alain, mais il ne vous en demandait pas tant 😉
Si vous n’aimez pas vous dites, et c’est bien comme ça, car vous m’obligez ainsi à revenir confirmer mon choix de ce texte…
Il faudrait avoir Nabe sous la main pour lui demander d’expliquer ce qu’il a voulu dire, et reconnaître que je me suis gourée si vous avez raison. Faute d’arbitre, je m’autorise à persister dans mon interprétation poétique du texte en question.
Ce qui me frappe c’est cette histoire de Méditerranée…
Une étourderie (pas le genre du bonhomme) ?
Une licence poétique ? Un décalage artistique ?
Moi c’est à ça que j’ai pensé. On sait que des ricaneurs moquent le grand Totor pour son cardinal des mers. Pourtant, un homard rouge de confusion dans les profondeurs océanes glacées, ça a de la gueule, je trouve. C’est artistique.
Comme est artistique Le Radeau de la Méduse. Géricault, énormément admiré par Nabe.
Comme est artistique la noyade de Shelley Winters dans La Nuit du Chasseur de Laughton.
Je suis d’accord sur le glauque et le macabre. Moins sur l’ironie.
C’est pas La Mer de Trenet, on est bien d’accord. Un chanteur chantait “la mer c’est dégueulasse, lalala lalala…”. Nabe, lui, il donne sa version trash d’Oceano Nox : son, au régal des murènes.
ps – j’ai encore sous le coude quelques textes relevés dans Zigzags qui ont fait mes délices (ma récréation au milieu de recherches plus austères à la BnF…), je compte les distiller prochainement sur le blog, mais j’espère, ils ne devraient pas vous choquer autant que celui-ci !
pup'in
un clin d’oeil au texte du moment !
Alain Baudemont
As You Like it, chère tilly, distillez.
tilly
Kenavo pup’in, et pensées pour les marins pêcheurs beurtons disparus en mer…
tilly
😉