[danah a dit] mais non, la protection de la vie privée n’est pas enterrée

in English: " Why Privacy Is Not Dead – The way privacy is encoded into software doesn't match the way we handle it in real life. "

danah boyd, credit: Nick Reddyhoff La dernière fois que j'avais cité danah boyd ici, elle exprimait son de désenchantement vis-à-vis des trop nombreux nouveaux développements des réseaux sociaux, et des multiples et diverses possibilités offertes pour communiquer : il y a des jours où je me sens garce !

Cette fois, dans un article court et peu sociotechnique pour le magazine Technology Review, du MIT, danah semble avoir retrouvé sa stamina et son envie d'orienter chercheurs et développeurs de  nouveaux media sociaux vers des fonctionnalités mieux adaptées aux habitudes des utilisateurs, notamment en ce qui concerne la protection des données personnelles.

Ayant oublié de décocher je ne sais quoi dans une requête gougueule, je suis tombée directement sur la traduction automatique en français (?) de l'article de danah. Stupeur et consternation, surtout que j'avais d'abord cru lire la prestation d'un "vrai" traducteur !
Vous trouverez la mienne (traduction) dans la suite de ce billet…



Mais non, la protection de la vie privée n’est pas encore enterrée…
– ou pourquoi la protection des données personnelles ne restera pas lettre
morte –


La
façon dont la confidentialité est actuellement gérée informatiquement
dans les réseaux sociaux ne correspond pas du tout à ce que nous faisons
dans notre vie quotidienne pour protéger notre intimité.


Chaque fois que Facebook
annonce une modification de ses paramètres de confidentialité, ou
qu’une technologie nouvelle ouvre à de nouveaux publics l’accès à des
données personnelles, tout le monde pousse des cris d’orfraie. Cris et
protestations qui restent sans réponses, comme s'ils tombaient chaque fois dans
les oreilles de sourds.


Le
pourquoi de ce hiatus, c’est que dans le monde de l’informatique, la
question de la confidentialité est souvent résolue par des techniques de
contrôle d’accès. Pourtant la protection des données privées ce n’est
pas que la gestion des droits d’accès aux dites informations. Ça
concerne aussi la prise en compte d’un contexte social donné et la
compréhension de la façon dont l’information circule, puis dont elle est
reprise et partagée. Au fur et à mesure que les média sociaux se
développent, il faut repenser la prise en compte de la confidentialité
dans les systèmes informatiques.


La
confidentialité et l’intimité ne sont pas en totale contradiction avec
le fait de tenir un discours public. Nous parlons tous les jours de
choses intimes, en public. Assis au restaurant, nous sommes tout à fait
conscients que la serveuse peut entendre notre conversation. Nous
faisons confiance à ce que Erving Goffman
a appelé la “discrétion civique” : les gens autour nous ignorent
poliment, et même si ils nous entendent, ils ne se mêlent pas à nos
propos, parce que cela serait contraire aux convenances sociales. Bien
sûr, si c’est un ami proche qui est assis à la table à côté, tout est
différent. Ce n’est pas le fait qu’un lieu soit public ou pas qui
compte. C’est la situation.


Quand
nous sommes engagés dans une conversation en face-à-face, nous
modifions notre comportement en fonction de repères comme par exemple :
qui est présent à proximité, et jusqu’où portent nos voix. Nous nous
fixons entre interlocuteurs un accord de confidentialité, soit
clairement — “s’il te plaît, n’en parle à personne” –, soit par
entente tacite — “fermons la porte” –. Quelques fois, ça ne marche
pas. Un ami peut cancaner dans notre dos, ou bien ne pas avoir compris
ce que nous pensions avoir fermement sous-entendu. Quand cela arrive,
nous nous interrogeons sur notre interprétation de la situation, ou sur
la confiance que nous pensions pouvoir mettre en notre ami.


Tout
cela reste valable sur internet, mais avec des complications nouvelles.
Les “cloisons numériques” ont — pour ainsi dire — des oreilles ;
elles écoutent, enregistrent et transmettent nos messages. Avant de
pouvoir communiquer convenablement au sein d’un réseau social comme Facebook ou Twitter, nous devons développer notre capacité à comprendre ce que les gens souhaitent partager, et comment.


Lorsque
des changements interviennent dans les réglages ou les options de
confidentialité mis à notre disposition, nous sommes enclins à contester
le système, plutôt qu’à modifier notre comportement. De tels
bouleversements nous apparaissent comme synonyme de contraintes imposées
dans nos relations, et sapent notre confiance dans le recours aux
normes sociales existantes. Les gens qui peuvent être qui ils veulent,
là où ils le veulent, sont une minorité privilégiée.


Au
moment où les réseaux sociaux font de plus en plus partie intégrante de
notre vie quotidienne, l’écart se creuse entre les réglages de
confidentialité tels qu’ils sont conçus par les informaticiens pour des
machines, et la vision beaucoup plus subtile de la protection de la
confidentialité qu’ont les personnes réelles vrais gens. C’est à cause de cette
différence de conception, que l’on verra de plus en plus de chocs
culturels et de dérapages sociaux.

Seulement,
d’un côté les gens ne vont pas quitter les réseaux sociaux, et de
l’autre : le besoin de confidentialité ne disparaîtra pas. Les
utilisateurs vont tout naturellement s’efforcer d’aménager dans les
systèmes un espace sur-mesure pour la confidentialité telle qu’ils la
conçoivent, et souhaitent la contrôler. Ils utiliseront des pseudonymes
ou s’exprimeront en langage codé.

Au
lieu de pousser les utilisateurs vers ces comportements, pourquoi ne
calquerions-nous pas le support de la confidentialité dans les réseaux
sociaux sur le fonctionnement humain et naturel vis-à vis de la
protection des données personnelles ? On peut dire énormément de choses
en faveur de l’apport énergétique de la diversité, vue comme un soleil.
Mais attention, trop de soleil brûle la terre. Créons une forêt, pas un
désert.

l'article original : Why Privacy Is Not Dead – The way privacy is encoded into software doesn't match the way we handle it in real life. By Danah Boyd.

danah
boyd
is a social-media researcher at Microsoft Research New England, a
fellow at Harvard University's Berkman Center for Internet and Society,
and a member of the
2010 TR35.

4 thoughts on “[danah a dit] mais non, la protection de la vie privée n’est pas enterrée

  • Mpbernet
    1 septembre 2010 at 10h55

    Merci, Tilly, de faire partager cet intéressant point de vue. C’est une réflexion philosophique très profonde : quand nous nous exprimons sur les réseaux sociaux ou sur un blog, soyons conscients de ce que nous livrons de nous-mêmes et ne nous effrayons pas de ce que nous sommes. Si on parcourt mon profil sur facebook, n’importe qui sait à quelle famille politique j’appartiens, quelles sont mes sensibilités….encore que, moi le sachant, évidemment, je ne livre qu’une partie que je veux bien montrer. Toutefois, les nouvelles technologies représentent sur le plan de la démocratie une avancée spectaculaire : la vraie liberté d’expression donnée – ou quasiment donnée – à chacun de pouvoir dire ce qu’il pense. Comme toute liberté, elle trouve sa limite dans la liberté des autres. C’est là l’essentiel.

  • tilly
    1 septembre 2010 at 14h40

    Merci Marie-Pierre pour ton “retour d’expérience” que je partage tout à fait.
    
Et il y a d’autres sujets liés à celui-ci tout aussi passionnants sur lesquels danah boyd s’exprime régulièrement sur son blog.

    Vrai aussi qu’elle se penche plus sur les usages des réseaux sociaux par les ados, que par les jeunes… séniors !
    Pour le temps qui nous reste – même si il on se le souhaite considérable – il nous importe peu c’est vrai de laisser quelques unes de nos “bêtises” traîner sur la toile.
    Aux US (et par extension ici bientôt, sinon dès aujourd’hui) les interrogations sur la réputation internétique se développent à la vitesse grand V.
    Lorsque danah parle des nouveaux comportements d’évitement d’un grand nombre d’utilisateurs c’est parce qu’elle bataille dur en ce moment par exemple pour faire comprendre que changer de nom n’est pas la panacée (ce que préconisent certains geeks).
    
danah observe également de nouveaux comportements et techniques de communication : les doubles ou triples (ou nuples) langages, pour s’adresser à des audiences différentes (par exemple les jeunes entre eux quand ils veulent éviter que les parents qui les lisent ne les comprennent).
    
Un peu comme les messages codés des résistants sur la BBC en 44 !
    Passionnant tout ça, isn’it?

  • gb
    3 septembre 2010 at 11h37

    J’ai parcouru une réflexion sur le public/privé. http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/adcp/documents/Pages_de_Louvain_166.pdfinternet-3_16_35.pdf
    Mais si l’on ajoute que des enregistrements à domicile, fait à son insu, peuvent être mis sur la place publique et … pris en compte dans le débat où va t’on?
    Doit on parler en code dans son intimité? Et si mon chien comprenait? et pouvait raconter au journaliste?
    et les ondes captent elles la transmission de pensée?
    Merci de nous faire réfléchir. GB

  • tilly
    3 septembre 2010 at 14h42

    excellent lien, merci gérard !
    et vous avez raison, attention : ne réfléchissons pas trop fort on pourrait nous entendre 😉

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