[citation] léon bloy, le téléphone, et la machine à écrire

Dans l'une des Histoires désobligeantes, je lis ceci, écrit vers 1890 :

"J'ouvre ici une parenthèse, complètement inutile d'ailleurs, pour déclarer que le téléphone est une de mes haines.
Je prétends qu'il est immoral de se parler de si loin, et que l'instrument susdit est une mécanique infernale.
Il est bien entendu que je ne puis alléguer aucune preuve de l'origine ténébreuse de cet
allonge-voix, et que je suis incapable de documenter mon affirmation. Mais j'en appelle aux gens de bonne foi et d'esprit ferme qui en ont usé.
Le bruissement de larve qui précède l'entretien n'est-il pas comme un avertissement qu'on va pénétrer dans quelque confins réservé où la terreur, peut-être, surrabonde… si on savait ?
Et l'horrible déformation des sons humains qu'on croirait étirés sous un laminoir, qui ont l'air de n'arriver à l'oreille qu'à force de se distendre monstrueusement, n'est-elle pas aussi quelque chose d'un peu panique ?
Il y a peu de jours, un vieux garçon de bains scientifiques, appointé spécialement pour le massage des découvertes
utiles, au hammam d'un puissant journal, célébrait la gloire d'une usine anglaise qui venait d'exterminer l'Ecriture.
Il paraît qu'une lumineuse machine va destituer la main des hommes qui n'auront plus du tout besoin d'écrire, et le fantoche invitait naturellement plusieurs peuples à se réjouir d'un tel progrès.
J'imagine que le téléphone est un attentat plus grave, puisqu'il avilit la Parole même."

7 thoughts on “[citation] léon bloy, le téléphone, et la machine à écrire

  • laurent
    12 octobre 2009 at 11h03

    Eh bien ! Il ne serait pas déçu du voyage s’il visitait notre temps : entre les SMS, le GPS, le portable et Internet et j’en passe…

  • Spiro62
    12 octobre 2009 at 15h10

    Génial !
    Je n’ai encore jamais lu de Bloy, mais je compte m’y mettre (je prends des notes des références citées par Nabe dans ses ouvrages, afin de rattraper mon retard littéraire).
    Ce passage a énormément de style.

  • malydis
    12 octobre 2009 at 18h48

    Je vous recommande dans “sujets et paysages”, d’Henri de Regnier la nouvelle, “les dernières lettres”. Je recopie sur un article de mon blog, pour ceux qui ne pourraient la lire. Je citerai aussi une nouvelle de Stefan Zweig, “jeux dangereux” il s’agit là de messages passés à une jeune fille, qu’aurait-ce été de notre temps avec mportables, SMS et autres spams…

  • tilly
    12 octobre 2009 at 23h22

    … et twitter !

  • tilly
    12 octobre 2009 at 23h38

    Tu verras ces “Histoires désobligeantes” sont sidérantes de force et de modernité.
    J’ai calé par contre sur “L’Ame de Napoléon” et le premier volume du “Journal”, par manque de culture historique, hélas…
    Je suis très heureuse d’avoir rencontré Bloy (grâce à Nabe comme tu t’en doutes).
    Je vais ensuite aller du côté de Barbey d’Aurevilly et Lautréamont…
    Bonnes lectures 😉

  • tilly
    12 octobre 2009 at 23h40

    Merci Gérard. Je compte bien faire une présentation du World of Dream, ici, dans un billet futur 😉
    A demain au Petit Journal !

  • Spiro62
    17 octobre 2009 at 12h15

    Effectivement, lire Nabe, c’est prendre un bain de références littéraires. C’est également grâce à lui que je pars à la découverte de nouveaux auteurs.
    Je note “Histoires désobligeantes” sur ma liste dont la troisième page risque de voir le jour. Manque de temps quand tu nous tiens..
    Merci, bonnes lectures également !

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