[lu] métaphysique de l’apéritif, spritz de stéphan lévy-kuentz
éditions Manucius, mars 2019,lien 125 pages, 12 euros
La première fois que je l'ai lu, j'avais situé l'inaction de ce roman statique (sic, l'auteur) à la terrasse d'une brasserie du carrefour Vavin (disons La Rotonde, bien que rien ne l'indique, mais j'aime bien "voir" ce que je lis).
Le premier chapitre est d'une grande précision topographique et chronométrique : j'aurais dû me méfier…
En le relisant une nouvelle fois pour écrire cette note, je m'aperçois de mon erreur, ou plutôt, de ma naïveté.
On part de la sculpture de Balzac par Rodin, boulevard Raspail.
Six minutes de marche, mais comme rien n'indique à quel rythme, ni la direction prise (Montparnasse ? Denfert-Rochereau ? Port-Royal ?), il y a au choix un bon nombre de débits de boisson sur les cercles concentriques qu'on pourrait tracer à partir du carrefour Vavin (également baptisé place Pablo Picasso, ça j'ignorais !).
À vous, à moi, de choisir, lequel ; c'est la règle qu'instaure poliment Stéphan Lévy-Kuentz :
" Si cela ne vous dérange pas, vous […] serez le personnage principal mais tout ce que vous penserez ne sera pas retenu contre vous. Pour l'instant, vous vous contentez de rester à l'écoute de vous-même. ".
Puisque l'auteur me donnais tous les droits, j'ai marché trois minutes… et je suis revenue sur mes pas ; obéissante, je me suis installée en terrasse, seule, pour un apéritif métaphysique.
D'abord ouvrir le petit livre blanc et se laisser tranquillement transmettre par la pensée les rêveries d'un professeur ès-qualités en libations vespérales.
Puis passer la commande. Le temps de l'attente, par chance un peu long, donne l'occasion de se plonger dans plusieurs micro-monographies délicieuses, follement érudites et drôles : une histoire des boissons apéritives au cours des ans, une typologie des consommateurs, une revue des écrivains sous influence, une analyse de l'archétype de l'homme de trop dans la littérature russe, etc.
Le premier verre en main, lever les yeux, regarder passer des gens ordinaires, des excentriques, quelques fantômes, voir surgir une randonnée en roller (tiens, ça existe toujours ?) .
Tout à coup sentir que ce délectable tableau de vie parisienne va déboucher sur quelque chose de plus profond et troublant.
" L'apéritif […] c'est regarder le temps écoulé comme celui qu'il reste à dépenser. Et du temps, vous n'en avez plus beaucoup devant vous. "
Le petit jeu du narrateur qui demande au lecteur de prendre sa place dérape insidieusement et laisse place petit à petit à l'intime, au bilan d'une vie.
L'auteur réapparaît avec de drôles de souvenirs qui n'en sont peut-être pas (c'est un roman, n'est-ce pas !), entremêlés de références cinéphiliques pointues et nostalgiques.
Des coups de gueule un peu fumeux (mais justifiés par l'ivresse montante, bien sûr), sur le courtisianisme dans l'art, sur l'impuissance de la littérature, etc.
Des visions, aussi, qui font naître une angoisse forcément métaphysique.
Et une pirouette romanesque magistrale, formidablement amenée, vers une chute (chut !) dont la violence elliptique et la gravité prennent de court.
Je m'en souviendrai longtemps.
Le temps (celui de la lecture comme de l'apéritif) a passé. La nuit est tombée.
Refermer le petit livre blanc sur la postface de Denis Grozdanovitch (Apologie du scepticisme crépusculaire) :
" […] l'un des bonheurs de ce court roman introspectif est de nous restituer minutieusement la teneur même de ces brefs instants de grâce, de ces minutes profondes où l'ébriété nous procure l'illusion de danser en parfaite harmonie avec le monde environnant, sur la corde raide de la divagation spéculative. "
>> un extrait (long, parce que je n'ai pas parlé du style…. jugez vous-même)
“ Vos mains. Pour varier votre centre de gravité et vous reposer de vous-même, vous croisez machinalement vos genoux dans l'autre sens. Faisant face au carrefour, votre regard fixe alors ces mains qui dorment calmement sur votre cuisse et dont la sage mission reste celle de saisir un verre à moitié vide, de plonger dans un bol d'arachides ou d'extraire une cigarette de cet affreux paquet noir chargé de culpabilité. Scolaires et disciplinées, des mains dont le majeur se tacha d'encre Visor Pen, Sheaffer ou Waterman afin de former ses premières lettres sur des partitions musicales. Des mains qui firent se combattre les chevaliers Bayard et Du Guesclin, qui, dans la pénombre des marionnettes du Luxembourg, applaudirent Guignol et Gnafron donnant la bastonnade au gendarme. Des mains qui se tachèrent encore du pistil des hibiscus dans les jardins d'Anfa, qui, des fleurs mauves du plumbago confectionnèrent de petits parachutes ou des perruques royales de bougainvillées scalpées sur les murs de chaux. Des mains qui cueillirent câpres et groseilles, décrochèrent des coings trop sûrs et ramassèrent des kakis éventrés. Ces mêmes mains qui plus tard tordirent des bras dans les cours de récréation, interceptèrent des ballons, taillèrent des bouts de bois à l'opinel, firent couler du sable brûlant entre leurs doigts et virent du jus de pêche couler sur leurs poignets. Des mains qui, à l'occasion de manches interminables sous un soleil impitoyable, tinrent sans faiblir le manche glissant de votre Donnay pour ajuster des passing-shots, qui, dans les vapeurs de fioul et d'embruns mélangés, agrippèrent le bastingage froid de ferries britanniques, italiens, grecs, qui tirèrent des bords sur les catamarans ou cornèrent la pulpe de leurs doigts sur des cordes de guitare. Des mains qui changèrent les vitesses avec autorité sur les départementales, forcèrent des coquillages à la lame courte et débouchèrent des bouteilles de champagne. Des mains qui glissèrent enfin sur les boucles soyeuses de compagnes mariées à d'autres depuis longtemps.
Passées de Tom Sawyer à Bartleby, ces mains fidèles vous ont suivi jusqu'à cette terrasse afin de mener la calme bataille de la durée. Des mains qui le plus clair de leur temps cliquent dorénavant sur un morceau de plastique, pulvérisant des phrases comme les cailloux à Cayenne.
Attendant le programme du lendemain, ces doigts entremêlés qui leur appartiennent reposeront un jour sur votre torse de chevalier. C'est vrai, de ce sac de peau qui a toujours toléré vos frasques avec bienveillance, vous ne savez toujours rien du plongeon vers lequel il se hâte lentement. Vous ne savez pas davantage de quelles gerbes sera fait votre bouquet final ni quels proches viendront vous serrer dans leurs bras ou les saisir pour en réchauffer la paume avant d'imperceptiblement se reculer parce que là où vous allez, ils ne pourront plus vous suivre. ”
>> elles et ils en parlent aussi (liens) :
- sur babelio
- Les Obsédés Textuels
- L'Alamblog
- [à compléter]
>> j'ai lu aussi (liens) :
Isabelle
Merci! impatiente de l’acheter… et de trouver un café en terrasse, c’est ca?
tilly
oui, mais pas seule !
santé, Isabelle
Alain Baudemont
Bonjour chère amie, chère Tilly,
Après la belle fête du Christ-Roi de ce dimanche 24 novembre 2019. J’ai bien aimé lire ton billet, le cocktail alcoolisé, la métaphysique de l’apéritif, de stéphan lévy-kuentz. Moi aussi, je trouve l’approche romanesque de Stéphan Lévy-Kuentz de bon goût. J’aime bien cet homme, cet écrivain-travailleur travaillant à rebours, cet écrivain-développeur développant en écriture des dynamiques renversées, des récits en volumes, des espaces narratifs propres. J’aime l’interlectoralité exécutive de son travail, où il s’agit pour le lisant de faire un meilleur usage d’un pot en ciel terrasse en café.
Ceci, interlectoralement serait mon vin. Beau liquide rouge et contentement goûteux de beaucoup. Plus lointain, dans la même veine, le blanc après le rouge si j’y tiens, oui, cela serait mon louable ; sciant avec l’esprit, le mien, pieds de table, pieds de chaise ; coupant, plus difficile, deux fois cinq doigts, deux mains ; me laissant, jouir suspect, sans tête, sans corps, sans âme, perdu dans le travers d’un dénuement, d’une disette, d’une famine, d’une pouillerie ; laissant venir à moi, inattendu, un ramassé, un tortueux, une chose informelle, un royal raccourci de la coupe aux lèvres ; me parer gourmand comme normand de l’espérance.
Voilà mon typique drôle, mon amusant exercice de style, pour terrasse en café, mon absolument entraîné de haut en bas, ma traînée de bas en haut, mon choir burn out dans mon inconcevable voulu.
Perdre, ne pas perdre ce que j’ai en aimant voir ne pas voir ce que je lis de la trajectoire hasardeuse de ma chair à mon verbe, qui pourra me suivre dans la dépuration gélatine de mes os. Cela ne me dérange pas, là où je vais, il appert qu’un bienfaiteur Nicolas conservera ma substance susceptible d’être vivante, tout jour, toute nuit, me plaçant dans le chaud d’un contenant fermé triple tour.
Penseras-tu, chère amie, que je suis maladif, esthète, excentrique, voyeur dans la photo, la photo elle-même chaque fois toujours la même. Cela irait bien dans the good way du dessein. Cinq, quatre, trois, deux, un…. du temps, chère Tilly, nous en avons encore un peu devant nous. Pas vrai !
Alain Baudemont
tilly
oui vrai, cher AB, nous en avons un peu du temps, vous pour écrire de longs commentaires métaphysiques et moi pour essayer de les comprendre !