[danah a dit] travailler moins pour vivre plus ?
On achève bien les blogueurs – Ou : les vingt-quatre heures du stress, sept jours sur sept
Cette fois ce n’est pas un article que je traduis (dans
la suite de cette note) mais un billet de danah boyd sur son blog apophenia. Bien
sûr il ne faudra pas perdre de vue que danah est une universitaire américaine particulièrement
brillante et quelque part fort atypique (attention ne me faites pas dire que les universitaires américains brillants sont atypiques), mais je trouve que son interrogation existentielle
personnelle est humainement drôlement pertinente et remarquablement exprimée, c’est pourquoi je choisis de la reproduire pour vous ici.
Pour un peu de contexte : danah est en train de rédiger sa thèse, elle a besoin de temps et de concentration, elle a prévenu que les interactions avec ses lecteurs et/ou admirateurs allaient se raréfier, et que le rythme de publication sur son blog allait ralentir… mais elle ne peut pas s’empêcher (!) de s’utiliser elle-même comme objet d’une nouvelle étude : "does work/life balance exist?"
PS – ceci est ma note numéro 200 😉
"Un équilibre entre vie professionnelle et vie per
sonnelle est-il possible ? "
[ traduction en francais de l’article de danah boyd : does
work/life balance exist? ]
Je lisais le New York Times par dessus mon bol de Puffins
[voir photo] – eh oui, je n’ai pas réussi à me débarrasser de cette
addiction-là non plus – lorsque mes yeux sont tombés sur le titre : "Sur
Internet sept jours sur sept, c’est : On Achève bien les Blogueurs, ou les Vingt-Quatre Heures du Stress," [traduction libre du titre original : « In
Web World of 24/7 Stress, Writers Blog Till They Drop »]
L’article est désagréablement sensationnaliste et ne réussit pas à mettre en
avant la problématique au cœur de la culture des blogs : les blogueurs bloguent
parce que c’est leur volonté de bloguer, et parce qu’ils aiment ça, bloguer.
A la base, bloguer faisait partie de la "culture geek". Comme les développeurs,
les blogueurs se couchent à pas d’heure pour aller jusqu’au bout de leur
inspiration et de leur passion. Quant à moi, ma santé s’est quand même
nettement améliorée quand je suis passée de l’écriture de lignes de code à
celles d’un blogue. Je ne descends plus mes deux bouteilles de 2l de Mount Dew
[boisson gazeuse de prédilection des geeks américains] par jour. Maintenant
j’ai un abonnement à un club de gym que je rentabilise à 50%. Si vous me
trouvez pâlotte aujourd’hui c’est que vous ne m’avez pas connue avant.
En dehors de tout sensationnalisme, la clé est ici : celui qui est passionné
par ce qu’il fait, ne se pose jamais de limites. Lorsqu’en plus, on a
l’impression de vivre une compétition (réelle, ou imposée à soi-même par soi-même)
il devient extrêmement facile de basculer hors-limites.
C’est évident, entre vingt et trente ans, je courais partout dans tous les sens
pour ne rien rater, comme un poulet auquel on aurait coupé la tête. Ce n’était pas
uniquement pour mon blogue, non je faisais ça pour "ma recherche". Il
fallait que je sois au courant de tout et au moment exact où cela se passait. Je
surveillais les développements du web comme une buse dans les airs [danah dit :
un faucon]. Mon blogue était devenu l’espace ou je déversais mon trop-plein d’énergie.
Je ne peux pas m’empêcher de craindre que tout cela ne nous mène pas sur le bon
chemin.
Les étudiants hyper motivés se transforment vite en travaillomanes
[workaholics], en compétition avec eux-mêmes, trop souvent soutenus et propulsés
par des stimulants, qu’ils soient autorisés (comme le café), prohibés (comme la
cocaïne), voire même prescrits (comme le Progivil). Leurs aînés, et ceux qui
autour d’eux souhaitent "avoir une vie", se désolent devant leurs
comportements malsains et se détournent précautionneusement pour ne pas
provoquer la réactivité incontrôlable de ces zombies surexcités.
Cela ne serait pas si grave et ne ferait finalement pas tant de dégâts, si cela
ne se devenait une norme de fait qui se répand largement dans tous les secteurs
de la vie professionnelle. De plus en plus, les bons employés "bien notés " sont ceux et
seulement ceux qui ont versé du côté de l’addiction au travail. Dans de
nombreux secteurs professionnels, ceux qui ne se poussent pas aux limites sont considérés
comme paresseux. La pression existe pour travailler sept jours sur sept sans
compter ses heures [24/7] et ils sont nombreux à obéir au doigt et à l’œil à
cette incitation, même quand il serait évidemment dans leur propre intérêt de ne
pas oublier ce qui se passe a l’extérieur, en société, en famille.
Cela me rend folle de voir mes collègues (en majorité des hommes) faire des journées
de 14 heures alors qu’ils ont des enfants petits qu’ils ne voient jamais. C’est
une chose d’être accro à son travail quand on est un célibataire de 25 ans,
c’est autre chose de l’être quand on est parent. Mon travail m’amène à observer
l’autre côté du tableau : des ados en manque d’affection, acharnés à attirer
par tous les moyens l’attention sur eux, cherchant éperdument de tous côtés des
preuves de reconnaissance.
L’ennui c’est que le monde de l’entreprise ennoblit le travail addictif. Ceux
qui du fait de leur âge, se voient obligés de quitter le mode de travail 24/7, découvrent
alors l’existence d’une discrimination anti-vieux dans beaucoup des secteurs de
l’entreprise [danah dit : entreprise américaine, je choisis de généraliser]. Vous
ne pouvez pas travailler 24/7 ? Désolés, cette promotion n’est pas pour vous. On
n’en a rien à faire de vos enfants, de votre famille, de votre vie. Qui peut
accepter d’entendre ca ? Qu’une star du foot soit payée des millions d’euros
sachant qu’il partira à la retraite à la trentaine, soit. Mais comment accepter
une vie durant le salaire d’un cadre moyen ou supérieur pour finir à bout de
forces et sans avoir mis d’argent de coté.
Je ne cache pas que je dis tout cela maintenant parce que je suis une
travaillomane qui voudrait réussir son sevrage. Ou plus exactement, qui
souhaiterait tenter ce sevrage une fois sa thèse soutenue. Et qui
se rend compte que c’est exactement ce qu’elle a déjà dit lors de précédentes
tentatives, comme toute victime d’accoutumance qui se respecte – je ferai
ceci, cela, quand x, y, z.
Mais quand même, je ne peux m’empêcher de m’interroger : n’existe-t-il vraiment
pas un moyen pour rester professionnellement au top tout en réussissant à tenir
un équilibre entre travail et vie privée ? Est-il vraiment inéluctable de
devoir accepter de renoncer à ma culture professionnelle pour avoir "une
vie tout court" ?
[ traduction en francais de l’article de danah boyd : does
work/life balance exist? ]
et pour en savoir un peu plus sur danah boyd…
moi
Tiens je croyais que ce billet (le sujet de danah) allait avoir son petit succès et puis non…
J’ai mis un commentaire chez apophenia ou je dis en gros que je ne suis pas sure du tout au bout du compte d’avoir réussi à tenir le fameux équilibre. Par contre autour de moi on me dit que si. Donc, certains jours je me rassure en faisant semblant de croire que ce que les autres voient, c’est la réalité. Et d’autres jours, cela ne me rassure pas du tout.
leblase
D’abord d’abord…
Si j’avais lu ton article avant de partir j’aurais pu employer ton excellente traduction de workaholics (travaillomane) à la radio ce matin, parceque je la trouve vraiment supérieure à “accro au travail”.
J’adore ce terme: travaillomane. Très bon.
Ensuite, Danah commence à parler d’un article du NYT que j’ai lu (ben voui, je ne lis pas que Pif le chien finalement) et l’analyse d’une façon vraiment tronquée: l’article fait en effet surtout référence aux employés de blogs pro, qui se tuent à la tâche pour un salaire de misère (généralement des gens qui travaillent dans des blogs de geek, techniques, genre le dernier matos la dernière MAJ de tel ou tel OS, etc ou, bien sûr les nombreux enfants Chinois que je force la nuit à répondre aux commentaires dans le shplouc).
Autrement, sur le fait de se consacrer à son travail, ben ça dépend de ce travail: s’il fait vraiment partie de ta vie (artiste, inventeur, auteur, créateur, artisan) alors travail et vie se mélangent, l’un nourrissant l’autre et Lycée de Versailles,on peut ne plus compter les heures, ne pas mettre de barrière entre le travail et la vie.
..”certains jours je me rassure en faisant semblant de croire que ce que les autres voient, c’est la réalité”..
Elle est amusante, celle-là.
moi
Heureusement que tu l’as pas lu avant de faire ton speech radio (dis nous quoi, dis nous ou` et quand ?), t’aurais eu des ennuis : le terme “travaillomane” est trademarké. Je l’avoue je l’ai chapardé dans un training communication dispensé dans ma boite. Il appartient à Kahler Communication, France (distributeur du Process Communication Model (c)).
A propos du hors-sujet de danah, je te trouve bien sévère, comme d’hab. Comme si sur le shplouc ça ne digressait pas à tout va. Et c’est ça qu’est chouette, non ? Lady dit bien que la réflexion (de son post) lui est venue en apercevant le titre du NYT, pas en lisant l’article. De toute façon ça ne m’aurait pas super intéressé de traduire un article sur les bobos des blogueurs pro.
PS – ce matin au carrefour de l’avenue René Coty, j’ai vu ton tandem. Beaucoup moins fringant que sur ta photo, (la selle arrière est toute tordue)
PPS – et merci pour ton commentaire, vraiment, sissi, ça me rassure.
leblase
T’as vu mon tandem?
Mais alors, mais alors…Nous cohabiterions dans le même continuum spatio-temporel?
Nous existerions toi et moi IRL?
P.S A propos du hors-sujet de Danah, d’une part tu sais que je ne supporte pas les hors-sujets, et d’autre part (sérieusement cette fois) il se trouve que l’article était assez touchant, car ces blogueurs pro sont le nouveau lumpen prolétariat) et je trouve qu’une chercheuse scientifique avait autre chose à en dire.