[dans la rue] Six minutes
L’autre matin comme tous les jours j’arrive à l’arrêt du bus en bas de chez moi pas encore tout à fait bien réveillée. Je lève les yeux vers l’indicateur des temps de passage. Six minutes pour le prochain. Cela me donne le temps de me reconnecter en douceur à la journée qui m’attend. Il y a un camion des pompiers garé tout près à droite de l’abribus, et des cônes oranges pour écarter la circulation des voitures et des bicyclistes encore peu nombreux à cette heure là. A terre sur le trottoir il y a un homme, allongé au pied du banc sur lequel j’imagine qu’il a passé sa dernière nuit. Penché sur le ventre dénudé, une jeune pompier fait un massage cardiaque, l’autre ajuste un masque sur le visage.
C’est long six minutes.
Les pompiers ont l’air épuisé et triste. Depuis combien de temps déjà essayent-ils de ranimer l’homme à terre ? Ils passent au défibrillateur. C’est terrible de voir les membres de l’homme retomber inertes après la secousse. Le troisième pompier sort du camion avec ce que je pense être le plastique blanc dans lequel ils vont envelopper le corps.
Quelques rares passants perdus dans leurs pensées remarquent à peine la scène silencieuse. Un petit groupe de collégiennes descend le boulevard vers le lycée Buffon. Elles sont gaies et bien éveillées. Elles ont vu, et portent leurs mains sur les yeux pour longer la scène en hâtant le pas.
Le bus arrive, et en même temps sirène hurlante un véhicule du SAMU. C’est sans doute le médecin qui vient officialiser le décès.
D’abord je ne voulais pas raconter ça ici, mais cette scène me poursuit et j’y repense chaque matin en allant prendre mon bus. Peut-être que de l’avoir écrit, cela va me la faire oublier plus vite.
Largenula
ça ne te la fera pas oublier plus vite, mais c’est bien de nous rappeler que ça existe encore et toujours… on l’oublie trop souvent pour se plaindre de n’importe quoi !
leblase
Qu’est-ce qui est le plus triste: mourir tout seul loin de tout ou mourir tout seul parmi les autres?
Pazpatu
Gloups…
moi
@largy+leblase+pazpatu : Vous Grands Sorciers Psy… j’ai réalisé ce matin que raconter cette histoire, je l’avais fait pour ne pas dire celle de mon amie F. que je vois là-bas en Bretagne une fois par mois. Elle est très seule, le crabe a pris son mari il y a sept ans et elle a développé la saloperie qui l’emporte, juste à ce moment là, ce n’est pas un hasard. Ses parents sont décédés tous les deux en même temps à la fin de l’épouvantable été 2003. Son fils unique est parti faire sa vie à Taipeh et ne revient qu’une fois l’an à l’été. Hier j’ai vu sur son visage et sur son corps l’accélération terrible des ravages du mal et j’ai entendu cette femme si courageuse et si discrète me dire pour la première fois qu’elle ne se faisait plus d’illusions. Nous avons plaisanté sur sa maigreur, sa faiblesse, comme nous avons pu. Nous avons exagéré notre admiration devant le renouveau de la nature si précoce cette année. Je ne sais pas si elle verra l’été. Chaque matin je pense à elle dans sa maison vide, et je pense à lui, l’homme dans la rue.
Claude
Et les gens passent en se cachant les yeux pour ne pas voir. Et personne n’en parle dans les journaux, puisque les gens qui meurent ne sont pas des people. Merci de le rappeler