[e-lu] monsieur le commandant, roman de romain slocombe

Editions Nil, Les Affranchis, août 2011, 260 pageslien

 — Vous description de l'éditeur : Écrivain et académicien dans le Paris de l’avant-guerre, Paul-Jean Husson s’est désormais retiré dans une petite ville de Normandie pour se consacrer à son œuvre, émaillée d’un antisémitisme « patriotique ». Lorsque la guerre éclate et que son fils Olivier rejoint la France libre, il prend en charge la protection de sa belle-fille, Ilse, une Allemande aux traits aryens et à la blondeur lumineuse. Sa beauté fait surgir en lui un éblouissement bientôt en contradiction avec toutes ses valeurs, car il découvre qu’Ilse est juive, sans toutefois parvenir à brider l’élan qui le consume. Peu à peu, l’univers si confortable du grand écrivain pétainiste, modèle de bon bourgeois enkysté dans ses ambivalences, vacille. Les secrets de familles sortent comme autant de cadavres de leurs placards et à l'heure où son existence torturée est percée à jour par une Occupation aux effets ontologiques imprévisibles, seule une lettre adressée au commandant de la Kreiskommandantur peut permettre à Husson de sauver la face.  C’est en salaud imaginaire que Romain Slocombe porte en lui une lettre jamais écrite, une lettre de délation ; il prouve ainsi que la part la plus vile de l’âme humaine ne trouve de meilleure place où se révéler que dans le genre épistolaire.faites quoi, vous, quand vous entendez “dans l'émission à Ruquier” le samedi soir, le sémillant Franz-Olivier Giesbert qui s'enthousiasme pour un roman oublié par les jurys des prix littéraires à l'automne 2011, une nouvelle victime de la germanopratinisation du milieu littéraire, un bouquin tellement éblouissant qu'il en a offert quinze exemplaires à ses proches pour Noël !
— Ben moi, media-victim consentante, j'éteins la télé et je vais sur feedbokslien l'acheter et l'installer sur mon Kobo.

Je l'ai lu d'une traite le lendemain.

Dire que j'ai regretté mon achat et ma lecture, ce serait mentir. Sans aucun doute ça va plaire, faire frémir, réagir…  on va l'offrir à ses amis… et puis c'est quand même plus facile à lire que Les Bienveillantes ! Mais s'il fallait choisir et conseiller un article du même genre, je préfère et de loin : Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressman Taylor.

Franz-Olivier Giesbertlien et François Busnellien ont fait chacun des chroniques élogieuses du roman de Romain Slocombe, des blogueurs aussi, et le bouche-à-oreille va aller s'amplifiant après l'émission de Ruquier ce weekend. Je me sens donc suffisamment à l'aise pour mettre mes bémols et mes dièses sur les appréciations dithyrambiques déjà lues ailleurs.

" une histoire à couper le souffle, qui se déroule pendant l'Occupation "

Plutôt d'accord — Mais l'histoire se déroule aussi pendant l'entre deux guerres où le drame prend ses racines. J'ai quand même trouvé que Romain Slocombe y allait fort dans l'enchaînement tragique qui va rapidement faire le vide autour du couple formé par l'académicien antisémite et sa belle-fille juive : mort de la femme, noyade de la fille, éloignement du fils dans la clandestinité. Là-dessus la capitulation, l' exode… et la suite…

" des personnages puissants ”

Un personnage principal très puissant, je suis d'accord. Mais les autres personnages, peu nombreux — l'auteur s'arrange pour les éliminer le plus vite possible — sont des silhouettes, ce qui se justifie par la forme narrative et la personnalité du héros, égocentrique et orgueilleux.

" un style nerveux "

Pas d'accord (sur l'adjectif nerveux) — Un style étudié, pastiché, adapté au personnage. L'auteur a choisi de faire écrire un académicien très académique, prolixe, passablement emphatique, limite ridicule, genre Anatole France. J'ai relu récemment du Pierre Benoit, du Chateaubriant (Alphonse de) : dommage que Romain Slocombe n'ait pas choisi de plagier l'un de ceux-là, sans parler de Guitry, Carco ou Marcel Aymé… L'auteur a sans doute pensé que la fantaisie ou le romantisme ne siérait pas à son Paul-Jean Husson ! Un salaud dans le costume d'un poète, cela aurait pourtant de la gueule aussi, non ?

" un vrai suspense ”

Plutôt d'accord — Bien que l'on sache dès les premières pages ce vers quoi on s'achemine, il y a en toute fin, un développement dramatique peu attendu (un peu quand même) et violent (un peu too much, à mon goût).

" de l'amour "

Pas d'accord (du tout) — De la folie, oui. L'amour dont il est peut-être question n'est absolument pas partagé et ressemble surtout à de l'autosuggestion de la part de l'homme âgé. A l'inverse du mythe germanique, Ilse-Marguerite ne tombe pas follement amoureuse du professeur Husson-Faust.

" aucun pathos "

Plutôt d'accord — Comme je le remarque plus haut, le style du narrateur est maitrisé, tenu, jusque dans les descriptions des horreurs psychologiques ou physiques les plus insupportables.

" un travail de documentation qui ne se voit pas "

Pas d'accord — Le name-dropping est très insistant et le rappel des événements politiques et militaires est précis et détaillé. Du pur point de vue romanesque cet effort didactique n'était pas nécessaire puisque le récit est censé être adressé à un officiel allemand qui ne peut pas les ignorer.
Je ne dis pas que j'ai vérifié toutes les références et les sources, mais je suis malheureusement tombée très vite (page 26) sur une erreur qui m'a surprise. Parmi ses collègues au Comité France-Allemagne, Husson cite Bernard Faÿ. Seulement Faÿ ne pouvait pas être administrateur de la Bibliothèque Nationale en 1934, comme il est dit. Il n'a été nommé à ce poste que six ans plus tard, en août 1940, succédant à Julen Cain révoqué pour avoir tenté de se joindre au projet d'un gouvernement en exil. En 34 Bernard Faÿ était professeur au Collège de France. Vous me direz que je pinaille…

Pendant son émission, Laurent Ruquier a fait mine de s'extasier de ce que l'auteur ait mis deux mois pour écrire son roman. Effectivement cela peut paraître peu, mais Romain Slocombe reconnait que c'est là sa manière habituelle (déjà auteur de dix-sept livres, il a depuis publié un nouveau roman en janvier 2012).
Monsieur le Commandant
est une commande, cela se sent, dans le choix contraint de la construction.
J'imagine aussi que  la période historique et le style littéraire correspondent à des centres d'intérêt personnels et à des recherches faites de longue date, réutilisées pour ce roman, en quelque sorte. Rien de condamnable à cela évidemment, bien au contraire. D'autant que le travail est plutôt bien fait, efficace. Mais cela pourrait expliquer que je n'ai ressenti aucune spontanéité dans l'inspiration de ce texte.

 

>> un avis différent (très positif) : la chronique de Thierry sur le blog Alduslien

 

mise à jour 29 mai 2012 : le prix littéraire Nice Baie des Anges a été attribue à Romain Slocombe pour Monsieur le Commandant

5 thoughts on “[e-lu] monsieur le commandant, roman de romain slocombe

  • Alain Baudemont
    17 mai 2012 at 20h20

    Merci, chère tilly, votre critique, comme toujours, est lumineuse, je ne me précipiterai donc pas pour acheter ce livre. La critique de Franz-Olivier Giesbert (pas si sémillant que ça) je l’avais entendue, et même, Romain Slocombe, je l’avais entendu parler de son roman, mais j’avoue que ni l’un ni l’autre ne m”avait décidé… qu’il y avait là de quoi me précipiter pour aller me ramasser un insoutenable coup de poing dans la gueule.

  • Alain Baudemont
    19 mai 2012 at 11h17

    Vraisemblablement grossier qui plus est hénaurme en fotes conjugaison et grammaire, je vois bien, mon commentaire fait tache. Gommez, tilly, c’est promis, je n’y reviendrai plus.

  • tilly
    19 mai 2012 at 13h50

    Hein ? Quoi ? Mais pas du tout ! Jamais je ne gommerai un commentaire d’Alain Baudemont, ça non jamais !
    J’ai pas été très réactive sur ce coup-là, vrai, mais je suis en Beurtagne et c’est le temps compté de la floraison des rhododendrons sauvages. Mon alibi, le voilà :
    http://youtu.be/b1ErchaXPfQ (attention, le son est violent, mettre mute ou baisser le niveau)
    Et puis vous avez raison je n’ai pas été très maligne, et en plus vous m’aviez déjà prévenue… à la télé c’est rien que des marchands et des chasseurs de temps de cerveau disponible que ce soit pour du kola ou des daubes pseudo littéraires… allez je retourne lire un ou deux m@n (j’ai pas détesté “Paradise”, dommage qu’il soit pas plus resserré, le romantisme de “Melisa” m’a touchée)

  • Alain Baudemont
    21 mai 2012 at 12h23

    Touché pour le “jamais je ne gommerai ! ” Touché par la Beurtagne et la Closerie des Rhododendrons en allée avec la sifflerie des petits zozios ! Non, non, je vous assure, tilly, je n’ai pas mis mute.
    affectionately
    Alain

  • tilly
    23 mai 2012 at 18h50

    Surprise ce matin : sur Babelio où j’ai enregistré cette note de lecture, l’auteur Romain Slocombe est venu exprimer un “droit de réponse”. Je reproduis son message ici :
    Ceci n’est pas à proprement parler une critique (puisque je suis l’auteur du livre) mais je souhaiterais exercer mon droit de réponse à la critique précédente de Tilly, qui écrit : “Je ne dis pas que j’ai vérifié toutes les références et les sources, nombreuses, mais je suis malheureusement tombée très vite (page 26) sur une erreur qui m’a surprise. Parmi ses collègues au Comité France-Allemagne, Husson cite Bernard Faÿ. Seulement Faÿ ne pouvait pas être administrateur de la Bibliothèque Nationale en 1934, comme il est dit. Il n’a été nommé à ce poste que six ans plus tard, en août 1940, succédant à Julen Cain révoqué pour avoir tenté de se joindre au projet d’un gouvernement en exil. En 34 Bernard Faÿ était professeur au Collège de France. Vous me direz que je pinaille…” Si vous vous rendez à la page concernée (35, en fait), vous verrez que mon personnage, qui écrit sa lettre en 1942, désigne les membres du comité France-Allemagne sous leur titre à cette date et non celui de 1934. La preuve : “Fernand de Brinon, ambassadeur du gouvernement de Vichy à Paris”, c’est clairement son titre pendant la guerre, pas en 1934… Faÿ est donc bien directeur de la BN en 1942, je n’ai pas commis d’erreur (mais ailleurs peut-être !…).
    A part cela, merci chère Tilly pour cette critique intéressante de mon roman, que je ne discuterai pas en détail car chacun est heureusement libre de ses opinions et toute critique est salutaire.

    Disons que la formulation de la phrase sensée être écrite en 1942 est au minimum ambigüe :
    En novembre 1934 fut créé le Comité France-Allemagne […]
    suit la liste des membres, mais avec leur titre de 1942, me dit l’auteur. Peu importe pour autant, car la liste du CFA a sans doute été beaucoup plus longue et a changé au long des années qui précédèrent la guerre, certains auteurs, comme Pierre Benoit, je crois, se désolidarisant des activités de cet organisme. Il semblerait même d’après wikipedia qui date la création à novembre 1935, que le Comité France-Allemagne n’existait pour ainsi dire plus en 1939.
    Pour finir, j’ai échangé très cordialement par messages privés avec Romain Slocombe, fort sympathique et courtois.

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