[lu] chroniques syriennes
C'est la première
fois que cela m'arrive : lire un livre en pensant à un autre…
Deux écrivains, qui n'ont rien de touristes, ont vécu plusieurs années dans la
Syrie d'avant la guerre civile. Leurs récits sont parus à quelques mois de
distance (je les ai lu dans cet ordre) :
octobre 2012, Le testament syrien, par Alain Bonnand, chez Ecriture lien
[voir ma note de lecture du 10 novembre 2012] lien
mai 2013, Au bonheur des voiles, par Stéphane Chaumet, au Seuil lien
Chaumet raconte son séjour solo à Lattiquié en 2004-2005. Bonnand à vécu à
Damas avec femme et enfants en 2010-2011. Aucun des deux ne précise très
exactement à quel titre ; on les devine plus ou moins liés tous les deux,
directement ou par alliance, aux institutions culturelles françaises à
l'étranger.
Très différents par le style et l'écriture, leurs livres se ressemblent par le
décor et le sujet, et par la compassion qu'ils font naître involontairement (?)
chez le lecteur pour les syriens dont ils racontent le quotidien en temps de
paix : que sont-ils devenus ? sont-ils aujourd'hui toujours en vie ? blessés ? réfugiés ?
Ma préférence à moi c'est Le testament syrien de Bonnand.
Le jury Renaudot, lui, a publié en
mai des recommandations de lecture (sic) parmi lesquelles on trouve Au bonheur des voiles de Chaumet.
C'est son deuxième roman au Seuil ; avant, il a écrit et traduit de la poésie,
et a beaucoup, beaucoup voyagé.
Attention : je ne dis pas que ce n'est pas un bon bouquin quand je dis que je
préfère l'autre. Le mieux d'ailleurs c'est de lire les deux !
Ce que j'aime le moins dans Au bonheur des voiles, c'est le côté recueil de
témoignages. Pour ça, il y a les dossiers dans la presse hebdomadaire : sur l'intégrisme, le voile, la
virginité, le mariage, l'exploitation des employées de maison. Au fil de ses
rencontres, l'auteur pose des questions très courtes et s'efface pendant que
son interlocuteur (le plus souvent une interlocutrice) répond longuement comme
pour une interview. Je trouve cela ni naturel, ni littéraire, un peu répétitif et
ennuyeux à la longue. Pourtant on comprend bien que le "journaliste" a donné généreusement
de sa personne, pour composer un souriant catalogue donjuanesque : Dalia,
Nisrine, Bana, Hiba, Kimba, et les autres ; voilées ou pas, vierges ou non, la
plus voilée n'étant pas toujours la plus farouche !
Heureusement, Stéphane Chaumet n'utilise pas ce procédé pour toutes ses
chroniques. Alors, les belles histoires racontées à l'orientale prennent le pas
sur les interrogatoires à l'anglo-saxonne et les font oublier. Comme dans ce chapitre formidable de drôlerie dont Victor, peintre improbable, est le héros touchant et risible, aussi bavard à jeun que pris de boisson – c'est à dire souvent. Homo flamboyant et burlesque mais vulnérable, son humanité et sa générosité le sauveront de situations pendables dans un pays où, c'est officiel, il n'y a pas d'homosexualité (ni de sida, c'est officiel, aussi !). Victor, grand personnage romanesque !
leblase
Tu me donnes envie de lire un mélange des deux!
La Syrie est un très beau pays, et les Syriens un peuple étonnant, voire déroutant: un kaléidoscope inattendu, très divers, que l’Histoire ancienne d’avant les croisés, puis le partage franco-anglais, puis les Assad ont rassemblés (plutôt que réunis).
Ils sont à la fois plus modernes que leurs voisins, souvent plus érudits et modernes, mais ce qui se passe depuis maintenant deux ans fait ressortir l’extrême dureté qui peut les opposer (et, hélas, va les opposer pendant encore un bon moment).
Leur sens de l’humour fait parfois froid dans le dos:-)
Ta critique du livre de Chaumet me fait un peu penser à Cossery.
Ah, et c’est vrai que “la plus voilée n’est pas toujours la plus farouche!
Mais il en est de même aussi bien au Maroc qu’en Iran, en Egypte,etc.
tilly
Super, cher leblase : si tu les lis, même en remix, reviens ici compléter mes notes !
A propos d’humour qui fait froid dans le dos, je viens de découvrir un sommet… suisse : Henri Roorda (1870-1925), chroniqueur à La Tribune de Lausanne, et professeur de maths.
Tu connais ?
L’excellent critique littéraire Bernard Morlino en parle ici :
http://larepubliquedulivrenumerique.com/henri-roorda-lirresistible-pessimiste-joyeux/
petit échantillon gratuit : « Si personne ne faisait de l’esprit, il n’y aurait dans le monde que de la matière. Ce serait répugnant »