[lu] éloge littéraire du piratage informatique
La Théorie de
l’information, roman d’Aurélien Bellanger lien
Editions Gallimard, collection Blanche, août 2012, 496 pages, 22 euros 50
Au début, je me sentais élue, j’y croyais : c’était écrit pour moi. Ça parlait
de mon époque.
Ça parlait d’entreprises, de lieux, d’institutions, de projets,
de programmes, d’événements, de faits divers qui avaient constitué un temps mon
environnement professionnel dans les années 80 et 90 :
les technologies de
l’information,lien les start-ups, la netéconomie. Ça parlait de personnalités que j’avais croisées
(pour être honnête : plutôt moins que plus, et plutôt de loin que de près).
J’étais touchée, émue, et reconnaissante envers ce jeune homme né en 1980 de
souffler sur la poussière télématique qui avait enseveli le minitel de mes
trente ans.
Pour un peu je croyais savoir ce que
j’allais lire au chapitre suivant.
Je regrettais cependant — on ne se refait pas — l’absence
d’index à la fin du livre, de bibliographie, de notes à consulter en bas de
page, de tableau chronologique.
Et puis au bout d’une centaine de pages, j’ai lâché prise et enfin compris que
c’était un roman, un vrai, un bon. Plaisant, intrigant, et dérangeant à la
fois. Qui décale, décolle, et fait décoller. Je me suis laissée embarquer avec plaisir, loin, dans d'autres temps que le mien.
Pour en revenir au titre à la Libé que j’ai donné à ce billet (ironique et réducteur) : le héros de La Théorie est en effet un pirate, mais un pirate de haut vol… un seigneur du
phishing !
Pascal Ertanger a bâti sa fabuleuse réussite entrepreneuriale sur des coups
d’envergure croissante avec les années et l’évolution des technologies de la
communication. C’est tout d’abord, alors qu’il est encore adolescent, la
captation artisanale et laborieuse d’usagers du 3614 (service minitel gratuit)
pour les attirer vers les messageries dites roses, services payants du kiosque
3615. Puis, un peu plus tard, c’est le piratage automatisé de l’annuaire 3611
de France Télécom pour permettre
la recherche inverse d’un abonné connaissant seulement son numéro (si je ne me trompe pas, c’est effectivement Xavier Niel, le
modèle vivant de Pascal Ertanger qui en fut l’auteur véritable !). Le dernier coup, le
plus fort, n’a peut-être pas encore été réalisé dans la vraie vie, mais on peut penser que les
tentatives ont été nombreuses et qu’il existe déjà des réussites partielles :
le phishing des profils facebook pour recréer une humanité virtuelle et servir
de base à un ultime projet démiurgique – ou démoniaque, selon !
— Alors, c'est de la science fiction ?
— Non. Enfin, si. Un peu, quand même. Ou beaucoup. Mais n'étant pas calée en SF j'ai juste repéré les références à différents courants : entropique (steampunk), cybernétique (cyberpunk), bionique (biopunk). Ils structurent La Théorie de l'information par le biais de notules courtes qui précèdent chaque chapitre de la biographie en trois parties (Minitel, Internet, 2.0) de Pascal Ertanger. D'abord informatives et très intéressantes, je les ai trouvées de plus en plus fumeuses et délirantes au fur et à mesure de la progression du roman, ce qui me fait penser que le personnage d'Ertanger en est l'auteur supposé, et que l'effet de brouillage que peut ressentir le lecteur est voulu et maîtrisé par Aurélien Bellanger.
— Et le style ?
— Clairement : pas lyrique. Très efficace, car parfaitement en ligne avec la structure et le sujet du roman : une biographie, supposément écrite ou pensée par un métaphysicien moderne (le personnage de Xavier Mycenne, sorte de double de l'écrivain). Mycenne/Bellanger est aussi "l'auteur" d'une publication scientifique intégralement reproduite dans la troisième partie de la bio d'Ertanger (2.0). Comme par hasard, le ton et le style de l'article (La singularité française 1960-1970) est étonnamment ressemblant à celui de la bio du magnat français de l'Age de l'information, à ceci près qu'il est totalement dénué d'humour, d'ironie, et de poésie, ce dont ne manque pas le reste (la plus grande partie) de l'ouvrage. La description du réseau social facebook est particulièrement savoureuse. Mais un peu longue pour une citation dans un billet de blog. J'ai choisi un extrait plus court :
" Il se produisait par ailleurs des coupures de courant à répétition. Il fallait alors relancer un à un les PC, ce qui prenait un temps infini. Pascal promit 2 000 francs à celui qui trouverait l'origine de la panne. Puis 5 000, quatre coupures plus tard. Marc Aleyniat, un radiesthésiste du 3615 EZECH, remporta la prime en identifiant, grâce à son pendule, la cafetière responsable du court-circuit. "
Loin de prétendre vouloir préparer une thèse sur La Théorie de l'information, j'ai relevé quelques idées ou thèmes dont le développement m'a particulièrement surprise et/ou séduite. En vrac :
- Jacques Benvenistelien et la mémoire de l'eau (JB apparait à plusieurs reprises, bizarrement associé post mortem à Jean-Marie Messier)
- la littérature comme application de la théorie de l'information, le roman entre deux descriptions du monde (le personnage, les choses)
- les abeilles (scène fondatrice de l'allergie au pollen de PE, aspiration du nectar de fleurs, assimilation esthétique de PE avec une nymphe ou future reine, architecture et automates, eugénisme apicole final)
Un bonus : hapaxetqualia.tumblr.com (cité page 415)
mon sentiment, c’est que le tenancier de ce site n'est autre qu' Aurélien Bellanger ; à moins que ce
ne soit un(e) attaché(e) de presse zélée chez Gallimard ? Quoi qu’il en soit, c’est une jolie pirouette puisque l’auteur de La Théorie réfute, parait-il, la
valeur de la littérature augmentée… On y trouve uniquement des photos (sans auteur, ni
copyright, why?) qui illustrent parfaitement La Théorie.
Comme c’est un peu la surprise de la rentrée littéraire, La Théorie de
l’information est largement chroniqué, décortiqué, jaugé. Aurélien Bellanger
est abondamment interviewé, présenté, exhibé. Voici d'autres liens choisis :
tilly
Hier aux Correspondances de Manosque, AB parlait de son livre et donnait des pistes de lecture que j’avais… manquées ! Beaucoup de charisme et de clarté dans sa prestation.
Je me suis lancée et à la fin lui ai parlé de… Benvéniste !