[lu] entrée des fantômes, roman de jean-jacques schuhl

éditions Gallimard, collection L'Infini, décembre 2009, 145 pages


13, 21 euros sur amazon En 2000, dans son roman Ingrid Caven (prix Goncourt), Jean-Jacques Schuhl dressait sans indulgence (mais avec beaucoup de style et d'élégance) son autoportrait en écrivain :

" Faire revenir les
morts, exercice macabre de ventriloque ou de marionnettiste
manipulateur, et croire que je suis ce marionnettiste alors que je ne
suis que la marionnette, le scribe qui bouge le bras, la plume, sous la
dictée, composite de faraud et de snob dilettante entiché de gens
célèbres, ghost writer
qui profite de la célébrité des autres, écrivain fantôme ou plutôt
fantôme d'écrivain qui a cessé d'écrire et maintenant s'affaire sur un
manuscrit trouvé au lieu de parler de lui à la première personne, oser
dire "je", abattre son jeu ou se taire. "

Dans Entrée des fantômes, dix ans plus tard alors qu'il n'avait rien publié depuis Ingrid Caven, Schuhl, " un rêveur for ever ", s'exorcise lui-même en faisant apparaître, comme un magicien, ses fantômes personnels.

J'aime quand les auteurs écrivent eux-mêmes la quatrième de couverture – l'auteur doit-il insister pour que l'éditeur accepte qu'il l'écrive ?
Voici le dernier paragraphe de celle de Fantômes :

" Au bout d'une nuit farfelue durant laquelle se bousculaient divagations et souvenirs dans ma tête fatiguée, des fantômes assez spéciaux sont venus à ma rencontre dans la ville enneigée. Et avec eux ma Chance. "

Avec une certaine fierté mal placée, j'ai entraperçu quelques réponses possibles aux nombreuses énigmes auxquelles le lecteur est confronté, et dont Schuhl parsème son roman. Mais je n'ai pas de réponse pour cette Chance avec un grand C. Qu'est-ce ? Le stylo magique ? Qui est-ce ? Une femme ? Il faudra peut-être attendre encore dix ans et un prochain opus de Schuhl pour avoir la Clé des Fantômes.

I. Le Mannequin                        9
II. La Nuit des Fantômes         35

Le premier chapitre est un court épisode de feuilleton : bizarre, trash, déjanté, allumé.
Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir, mais n'y ai rien compris, d'abord. Et surtout pas le rapport inexpliqué par l'auteur, avec le second chapitre. Les derniers mots de la page 9 m'avaient bien rappelé quelque chose… chambre 1050 : c'est le titre d'un album en français d'Ingrid Caven sur lequel Schuhl a écrit les paroles de la plupart des chansons.

Un peu plus loin dans la seconde partie du roman, Charles (alias Jean-Jacques) révèle qu'il a pensé un temps choisir le nom de Vaughan comme pseudo de scénariste, au cinéma. Et, tiens ! Vaughan c'est le personnage maléfique dont on parle mais que l'on ne voit pas dans Le Mannequin

Apparemment sans lien avec le genre pseudo-auto-biographique que cultive Schuhl, la première partie se révèle petit à petit de plus en plus fortement connectée au reste de l'oeuvre de Schuhl. Pas seulement avec ce roman, mais avec son précédent Ingrid Caven, aussi. Pour les deux premiers (Rose Poussière, Téléx n°1), je ne sais pas, ne les ayant pas encore lus.

Un exemple. Marge, le mannequin, parle au groom de l'hotel et apprend qu'il se prénomme Karl… Karl, Charles.

" Si vous avez besoin… Je m'appelle Karl… elle s'était déjà un peu éloignée, elle s'arrêta un instant sans se retourner… j'ai connu un garçon… un écriv… c'était un autre temps, une autre histoire… "

Marge c'est sans doute Margo, le mannequin qui laisse tomber Charles-Jean-Jacques (dans la vraie vie) pour un riche producteur ami de Mazar-Rassam, avant que Schuhl rencontre Ingrid. Marge, Margo, margarita. Un mannequin, c'est justement le sujet de la dispute centrale entre l'auteur et Ingrid, au coeur d'une Sacrée Nuit, la nuit de la mort de Rainer Werner Fassbinder, l'ex-mari d'Ingrid.

Un autre exemple. Les lys blancs dont Yves Saint-Laurent couvrait Ingrid deviennent les tulipes blanches de Marge, la fille somnambule. Coco le nom de code de Marge, c'est comme cela que Pierre Lazareff appelait le chauffeur de sa limousine noire qui sillonnait Paris pour l'endormir, anecdote rapportée dans Ingrid Caven. La limousine noire est là. La cocaïne aussi.

Sans vouloir faire une thèse sur Schuhl et ses romans, je m'avance jusqu'à faire l'hypothèse que Le Mannequin, c'est un coupé-collé-décalé-transformé de Ingrid Caven. Un remix, en quelque sorte.
J'ai aussi pensé à la résolution du film The Usual Suspects : à partir de l'observation d'éléments de la vraie vie, des photos figurant sur un banal tableau d'affichage mural, le personnage principal met en scène et monte de toutes pièces une machination célèbre dans toute l'histoire du scénario de film américain. Autre coïncidence, Keyser Söze, le criminel légendaire claudique, tout comme Schuhl, et… Talleyrand !

Comparée à la première partie du roman, la seconde, la Nuit des Fantômes, est d'une clarté limpide !
Très ancrée dans la réalité, au moins au début…
Ca plane bien toutefois vers la fin, avec… l'entrée des trois fantômes.
Toujours mes associations d'idées tordues, j'ai pas pu m'empêcher de penser aux fantômes de l'affreux Scrooge de Dickens, que Schuhl mentionne d'ailleurs, mais pour La Petite Dorrit. Dickens et Andersen font partie du panthéon de Schulh, le conteur.

Il y a donc les fantômes de Schuhl, l'écrivain hanté. Jean Eustache est le plus touchant, le plus vivant, avec ses larmes.
Il y a aussi les obsessions de Schuhl, nombreuses. Parmi lesquelles : le jeu, les dés, les assassins charismatiques, les prothèses de main, les clichés radiographiques. Et les portes-tambour : quand sont-elles ouvertes ? fermées ? quand est-on dedans ? dehors ? vivant ? mort ?

Des extraits pour finir :

" … longtemps je ne me suis pas considéré comme un écrivain, d'abord parce que, après avoir publié deux minces livres sans substance, j'avais traversé une longue éclipse où je me contentais de prendre des notes sur un carnet.

… il me fallait rester dans l'ombre : l'écrivain est un vampyre, un clandestin, un espion, un agent secret. Eventuellement un agent double qui va dans le monde en amenant son ombre dans la lumière.

… du coup me revenaient les mots de celui qui avait écrit son livre allongé dans une chambre capitonnée de liège volets clos rideaux tirés, navigateur du Temps dans son bathyscaphe : Les meilleurs livres ne viennent pas de la conversation et de la lumière mais du silence et de la nuit. "

8 thoughts on “[lu] entrée des fantômes, roman de jean-jacques schuhl

  • leblase
    7 février 2010 at 22h28

    Tilly, à te lire, on (enfin, moi) n’a pas vraiment envie de se procurer ce livre: tellement tourné sur lui-même, dans un style finalement pauvret. Les métaphores que tu cites sont bien faiblardes elles aussi… Et tu ne le dis pas clairement, mais tu n’as pas apprécié toi non plus, s’pas?

  • tilly
    7 février 2010 at 23h03

    – ben si, j’ai aimé ce truc étrange, un peu pédant, touche-à-tout, ça doit être mon côté rive gauche et snob que veux-tu !
    – pour te plaire il aurait du choisir le paradoxe du chat de Shrödinger, à la place de la porte à tambour, non ?

  • bruno chauvierre
    21 février 2010 at 11h22

    Livre de l’au-delà, écrit avec le chronoviseur du Père François Brune.
    Imaginez un peu qu’un fantôme vous adresse des SMS !!!? ça se produit dès les premières pages. Et puis on voit le narrateur dîner seul un soir d’hiver, dans un décor déjanté. C’est foutraque. Un cinéaste lui propose de jouer le rôle du chirurgien, dans Les Mains d’Orlac, vieux film culte des années folles. Très morbid chic. Fascination à l’idée d’incarner une créature du mal. Rôle en phase avec le roman noir autour duquel ses pulsions de mort cristallisent son énergie à écrire.
    Effet de morphing continuel, « ce procédé électronique par computer utilisé dans les nouvelles images pour transformer quelqu’un en un autre sous nos yeux. .. d’un fantôme l’autre… »
    Après L’hyper Justine » de Simon Libérati, le genre morbid chic prend de l’ampleur avec ce livre déconstruit et moderne. Personnage au look aristocrate voyou, paroles d’une chanson électro-pop d’Etienne Daho, fredonnées devant l’aquarium d’un petit chinois lettré. Le décor est planté.
    Alors pour se sortir de sa gadoue mentale, le narrateur s’imagine acteur pour mieux s’identifier à des personnages, se lance dans le théâtre, comme dans l’écriture d’un roman « sans savoir du tout pourquoi .» les mots raisonnent dans sa tête « comme quand on est très enrhumé »
    Identification constante à tout personnage rencontré. Alors Schuhl s’interroge : « Mais fantôme, fantasme, projection, émanation, qu’est ce que ça changeait ? » Toute situation est transfigurée avec le support de dialogues internes. Le narrateur se parle beaucoup à lui-même, à son alter-ego, au petit autre qu’il porte en lui. Thème constant du double de soi-même car « la créature est une projection ou un double »
    Le livre est plein de ces projections enrichies d’une vie sensorielle époustouflante. Ainsi avec la margarita « un tiers téquila un tiers cointreau… et le twist de citron vert, la fine écorce en hélice vient effleurer à nouveau ma lèvre… Au One Fifth on nous le servait en petit carafon évasés, le verre préparé, bien glacé, avec, la blancheur du givre autour, sur les vitres embuées » (p. 69)
    Comme le coktail, le livre allume vite et rend léger… comme un fantôme !

  • pup'in
    26 avril 2010 at 16h50

    “Les pieds nus, le silence au bout des lèvres, la chemise ailleurs, le regard par là : Jean-Jacques marchait mal, il boitait comme ça ne devrait pas être permis de boiter : il faudrait qu’il accepte de se faire opérer : “Je ne veux pas qu’on me touche. Ou plutôt si, je veux qu’on me touche, mais pas comme ça !”Encore un fantôme de mon passé qui remontait du fond de mon coeur. Et en vrai !”
    M.E Nabe – Alain Zannini p794

  • tilly
    26 avril 2010 at 18h35

    Miaou pu’in, non je rigole, je veux dire merci !
    Et le fameux index général des tomes du journal en y incluant AZ, il en est où ?
    Heureusement que tu connais ton nabe sur le bout des griffes 😉
    Du coup je relis les pages autour de l’extrait que tu cites avec pertinence.
    C’est en fait une toute une bio de Schuhl que Nabe a glissée incognito dans Alain Zannini. Je vais les recopier in extenso à la suite… merci pup’in !

  • tilly
    26 avril 2010 at 19h46

    ci-dessous, extrait long de Alain Zannini, roman de Marc-Edouard Nabe, pp. 793-795 :
    “Jean-Jacques [Schuhl] n’avait toujours rien dit. Il nous écoutait au milieu des oiseaux, car nous étions tous les trois dans les jardins chez Antoine [Gallimard]. C’était la fin de l’été. Le temps était tout doux, il faisait une petite brise de sèche-cheveux. Ce n’était pas que le diagnostic du docteur Philippe [Sollers] sur celle avec qui je m’étais tant fait souffrir ne l’intéressait pas, mais il était surtout embêté que je parte [à Patmos]… Jean-Jacques… L’idole de ma jeunesse ! C’était un mythe dans mon enfance marseillaise : “Jean-Jacques a fait ceci; Jean-Jacques a dit cela.” Personne n’a aimé Jean-Jacques comme moi ! Je peux le dire, ce n’est plus un secret… J’avais découvert, grâce à notre mentor commun Jean-Pierre [Lindenmeyer, Mickey Linden, décédé le 2 avril 2010 à 82 ans], à Marseille, ses deux premiers livres : Jaune Pollen [Rose Poussière] et Fax n°3 [Télex n°2]. Pas un mot de lui ! Tout en démarquages décalés, collages de citations, plagiats scotchés, notes en bas de page, choix de lettres pour un seul mot, parenthèses inutiles, phrases qui manquent : des symphonies ! Voilà quelqu’un qui sans aucun surréalisme (et je souligne), était parvenu à “monter” (car c’est avant tout un grand monteur) Rimbaud et Lautréamont dans une seule langue. Les techniciens apprécieront. On le croyait rimbaldisé pour toujours, et puis non. Les points communs lumineux avec le Voyant infernal ne s’arrêtaient pas de briller seulement autour de son signe astrologique, ou de son abandon du monde des lettres, de sa jambe malade, ou même de Marseille. Pendant vingt ans, je n’ai cessé de clamer tout ce que je devais à cet aîné [né à Marseille le 9 octobre 1941], et c’est lui qui me disait, là, en l’an 2000 : “Je sais ce que je vous dois.” Quoi ? Juste quelques encouragements à se mettre réellement à réécrire. Après avoir lu mon roman sur Lucette [Almanzor, épouse Destouches], Jean-Jacques m’a fixé rendez-vous. Ça faisait des années que Jean-Jacques prenait des notes. Tout le monde l’avait oublié mais, pour moi c’était l’Ecrivain invisible. Nous entendions parler l’un de l’autre depuis des années et on ne s’était jamais vus. Je l’ai reconnu tout de suite dans cette rue sombre derrière l’église Saint-Roch : Lazare ! C’était Lazare (d’ailleurs, il avait un oncle qui s’appelait Lazare). Sorti du tombeau appuyé sur sa canne, pâle et maigre, de travers et pourtant si droit, il s’est un peu épousseté de sa poussière rose, je lui enlevé une bandelette ou deux et on ne s’est plus quittés. Moi et l’écrivain qui m’avait donné envie d’écrire et à qui j’avais redonné envie d’écrire (juste retour des choses) : drôle de duo ! “Nous sommes des dandys phocéens !” disait-il dans les soirées où nous partagions le même goût du terrorisme mondain. Attraper une star, lui brouiller la tête, puis la lâcher instantanément pour une autre plus star qu’elle, et ainsi de suite, comme le font les Putes avec les clients pour de l’argent. Nous c’était pour le plaisir. C’était plus chic à mort [toad-chic].
    Les pieds nus, le silence au bout des lèvres, la chemise ailleurs, le regard par là : Jean-Jacques marchait mal, il boitait comme ça ne devrait pas être permis de boîter : il faudrait qu’il se fasse opérer : “Je ne veux pas qu’on me touche. Ou plutôt si, je veux qu’on me touche, mais pas comme ça !” Encore un fantôme de mon passé qui remontait du fond de mon coeur. Et en vrai ! Philippe disait que l’amitié, c’est de l’enfance imaginaire. Jean-Jacques (les deux Fils du Tonnerre en un seul prénom !) était l’un de mes dormants d’Enfance… Si, pour moi, il avait encore quelque chose d’enfantin, c’était qu’il transportait toujours sur lui (comme de la drogue) un peu de ce qu’il était à l’âge où j’étais moi-même un enfant.

    Jean-Jacques est ressuscité après plus d’un quart de siècle de silence ! Son roman sur sa femme, Ingrid [Ingrid Caven, prix Goncourt 2000], était là, sur la table du jardin… Nous le regardions. Un miracle ! Il paraissait ces jours-ci, et moi je partais… Dommage, je n’assisterais pas à sa glorieuse ascension…

    – Oh, il ne se passera rien, dit Jean-Jacques.

    – Qui peut savoir le destin d’un livre ? rectifia Philippe.”

  • pup in
    26 avril 2010 at 20h28

    Telex N°1

  • tilly
    27 avril 2010 at 9h05

    absolument ! merci pup’in mais je peux pas corriger mes propres comms sur typepad 😉

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