[lu, formation] lawrence d’arabie, biographie par michel renouard
Folio biographies , 311 pages, octobre 2012, 8 euros 10
après les nouvelles lien le mois dernier, voici un autre exercice formel de lecture/analyse : le document, ici une biographie… (à venir : un roman policier, un roman étranger)
Il pouvait être tentant pour l’auteur d’une biographie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935) d’en faire tout un roman… d’aventures. Mais Michel Renouard livre avant tout un document sérieux et parfaitement informé sur un être hors normes, infiniment complexe. Qu'on lit comme un roman !
Le biographe nous transmet très vite et très facilement une admiration teintée de compassion pour son sujet : esprit libre, érudit, rebelle, excentrique, mais sincère. On s’émeut de la solitude assumée du héros aux dons multiples, de ses contradictions, de la conscience qu’il a de son inaptitude à la relation intime.
La description des conflits et des équilibres politiques en Orient durant la guerre est d’une lecture un peu plus difficile : on regrette l’absence de cartes géographiques. Le cahier de photos central permet de vérifier certaine ressemblance de Lawrence avec l’acteur qui l’a incarné ! Chronologie, notes et bibliographie, sont des annexes utiles en fin de volume.
L’écriture est fluide, agréable, émaillée de pointes d’humour assorties à celui que l’auteur prête à son sujet. Un document passionnant et étonnant, qui réussit une synthèse harmonieuse entre l’illustration de la personnalité fascinante de Lawrence, et la description de ses activités politiques et littéraires.
résumé :
De Thomas Edward Lawrence, resté célèbre sous les traits de Peter O’Toole dans le film de David Lean, on retient surtout l’engagement et le rôle déterminant dans la révolte arabe contre l’Empire Ottoman durant la Première Guerre Mondiale. Pourtant, les temps forts de sa courte vie d’homme exceptionnel à la personnalité complexe mais attachante ne se limitent pas à ces seuls exploits guerriers mythiques.
Rien de banal dans une enfance plutôt heureuse mais peu conventionnelle : exil familial en Bretagne, voyages, changements de résidence destinés à préserver un secret peu avouable dans la bonne société anglaise.
Suivent les études classiques à Oxford, les travaux d’archéologie, les voyages au Proche Orient, le recrutement dans le renseignement, la guerre, l’épopée d’un roi sans couronne au “pays où fleurissent les citronniers”.
A son retour d’Arabie, reçu à Londres en héros national, il est déçu par les suites diplomatiques de son intervention sur le terrain, refuse les honneurs, la fortune, et se réfugie dans l’écriture. Mais toujours passionné par l’action, il réintègre l’armée un peu plus tard, sans grade et sous un faux nom, dans la RAF.
De retour d’une dernière mission sans éclat en Inde, le soldat-écrivain meurt à 47 ans dans un stupide accident de moto.
à propos de ce billet :
- écrit à titre d'exercice (analyse d'un document) pour la formation de bibliothécaire dispensée par L'Union Culture et Bibliothèques pour Tous lien
- mon choix de cet ouvrage a été orienté par l'article du Service Littéraire de décembre 2013lien : Le triomphe de la biographie, par Jacques Aboucaya. Voici ce qu'il écrit sur la biographie de T. E. Lawrence :
" Peu de points communs entre Proust et Lawrence d’Arabie, sinon un penchant pour les éphèbes et les garçons de bains. À la vie confinée du premier, s’oppose l’existence aventureuse, voire tumultueuse de l’autre. Michel Renouard consacre à ce dernier un essai qui vient grossir la copieuse collection Folio Biographies de Gallimard. Encore une réussite. Le biographe ne cèle rien de « cet homme discret, compétent, généreux, toujours souriant, d’humeur égale et humble ». Il a le mérite de faire litière d’un certain nombre de légendes et, surtout, de ne pas chercher à élucider les zones d’ombre lorsque rien ne lui permet d’étayer ses hypothèses. Autant dire qu’il ne tente pas de percer à jour un personnage dont subsiste une bonne part de mystère. ”
François Sarindar
Michel Renouard a ce talent et ce mérite de faire intervenir au bon moment les personnes qui ont joué un rôle dans la vie de Lawrence, et de savoir rapprocher les faits et les acteurs de l’Histoire avec des mots choisis et bien sentis, ce qui donne du relief à son propos sans l’alourdissement de longs développements. Cela va vite et cela est écrit dans une langue savoureuse.
Ceci n’empêche malheureusement pas une certaine redite par rapport à certains de ses prédécesseurs qui n’arrivent pas à sortir de légendes entretenues ou fabriquées par Lawrence lui-même : je pense en particulier à l’épisode de Deraa (comment croire que Lawrence ait pu être capturé par les Turcs et qu’il ait pu leur échapper de la manière dont il le raconte après une nuit de sévices sexuels et de tortures ?! Suleiman Moussa avait raison d’émettre des doutes, mais je n’accuse pas Lawrence, car je crois qu’il a inventé cette histoire pour symboliser le fait qu’il avait réellement souffert au service des Arabes parce qu’il savait qu’on les trompait et qu’il ne pourrait pas faire grand-chose pour eux, ou en tout cas pour Faysal en Syrie).
Renouard (comme Benoist-Mechin, comme Jeremy Wilson et quelques autres) croient pouvoir identifier Selim Ahmed (mort du typhus en 1916) à S.A., dédicataire du poème liminaire des Sept Piliers de la Sagesse. Je rappelle simplement que Lawrence a laissé les gens croire ce qu’ils voulaient, mais quand son premier biographe, Robert Graves, lui a demandé si S.A. était Sheikh Ahmed (ou Selim Ahmed selon le mitrailleur Tom Beaumont), Lawrence a clairement répondu en notant dans la marge de ce qui devait devenir “Lawrence et les Arabes” de Robert Graves : “Vous avez pris mes paroles trop à la lettre : S.A. vit toujours, mais loin de moi, car j’ai changé” [relisez “T.E. Lawrence to his biographer” : c’est écrit noir sur blanc à l’adresse du premier biographe de TEL et donc à travers lui de tous les biographes, et cela revient à dire : “non, vous faites erreur, ce n’est pas Selim ou Sheikh Ahmed (Dahoum)]. D’ailleurs, quand Lawrence parle de lui (lettre de septembre 1925 à C. F. Shaw, il parle du Lawrence costumé en Arabe qu’il était comme d’un mort et d’un étranger. Et c’est bien d’un mort qu’il semble être question dans le poème à S.A., mais d’un mort symbolique : El Aurens pour les Arabes (Lawrence) ; et il est bien mort ce Lawrence aux yeux d’un homme qui se fait désormais appeler J.H. Ross d’abord, puis T.E. Shaw. “Mort” symboliquement le Lawrence déguisé en Arabe. D’où la réponse de Lawrence à Graves. Et l’on comprend que Lawrence était donc cet “Arabe” (il parle bien de cette difficulté à se glisser dans la peau d’un membre d’une autre race) qui aurait voulu aider les Arabes, mais qui ne l’a pas pu (“mon bonheur était dans le désir …”, devait-il écrire).
Voilà pour les différences d’approche entre lui et moi. Je me sens plus proche de Jean Beraud Villars qui ne voulait pas croire que S.A. pût être Dahoum et qui m’avait invité à creuser la question.
Mais je reviens au plaisir qu’il y a à lire le livre de Michel Renouard : une belle écriture, porteuse d’une belle et bonne, et juste analyse, sur plusieurs points et cela vaut bien un coup de chapeau, que vous et plusieurs autres personnes ont su lui rendre. Hormis les deux points cités, je partage votre avis. Nous avons là une très bonne biographie de T.E. Lawrence. J’ai beaucoup aimé aussi le travail de Raphaël Lahlou, celui de Christophe Leclerc, celui de Guy Penaud et les recherches érudites de Maurice Lares.
C’est donc un membre de plus, et pas des moindres, Michel Renouard, que nous accueillons dans le groupe de ceux qui aident à entretenir la mémoire de Lawrence, et qui le font bien.
François Sarindar, auteur de : Lawrence d’Arabie. Thomas Edward, cet inconnu (2010)
François Sarindar
Ne m’en veuillez pas pour les quelques fautes de frappe dans mon message : il n’est pas très facile d’écrire sur un iPhone. Entre autres, j’ai repéré un “là” sur lequel j’avais oublié de mettre l’accent grave.
Bien à vous
François Sarindar
tilly
et voilà, c’est corrigé 😉
tilly
Merci beaucoup pour ce long et beau commentaire, je souhaite que Michel Renouard ou son éditeur le découvrent eux aussi, un jour, dans ce petit coin de l’internet.
Bonne suite pour vos travaux et publications.
François Sarindar
Merci à vous aussi de m’avoir permis d’exprimer ici mon point de vue.
Bien cordialement à vous,
François Sarindar
Nb – cela vaut la peine que je visite votre blog !
Michel Renouard
Merci, je suis très touché. Bien cordialement,
Michel Renouard