[lu] pékin est mon jardin, roman de lisa bresner

Actes Sud, mars 2003, 148 pages, 15 euros D'abord je ne voulais pas écrire de note de lecture sur ce roman que j'avais trouvé bouleversant,
Je ne voulais pas, ou ne pouvais pas.
Un peu comme si je voulais garder l'émotion de la découverte pour moi, ce qui ne me ressemble pas…

Heureusement, Babelio est a-rri-vé-é-é !

Écrire à un écrivain pour lui dire ce que l'on a pensé de l'un de ses livres.

Alors tout s'est débloqué et j'ai facilement écrit ma Lettre à Lisa.

 


Paris, le 11 mai 2011

Lettre à Lisa,

Dans mon rêve cette nuit je vous voyais Lisa, resplendissante en robe du soir rouge de Chine. Vous montiez les marches à Cannes, tenant la main d'un jeune garçon en smoking, votre fils. Vous veniez présenter votre premier long métrage, en lice pour la palme d'or 2011. Vous aviez tenu tête à vos producteurs et distributeurs en imposant sur l'affiche, le titre du film en mandarin ! La jeune actrice qui incarnait à l'écran votre Lucette-Lulu-Lu-Lully-Lili de treize à dix-huit ans, cachait son joli minois derrière un éventail promotionnel décoré des fameux sept idéogrammes dont la signification allait être révélée au moment du générique.

C'était un joli rêve. Vous ne monterez jamais les marches à Cannes, Lisa.
C'est ce diable de Nabe qui m'a appris dans une seule ligne, à la fois, votre existence, et votre disparition volontaire et tragique à l'été 2007.

Alors j'ai lu vos livres, enfin pas tous, pas encore. Il y en a beaucoup. J'ai lu quatre romans, un essai, une nouvelle, un livre pour enfants. Vous m’avez intriguée, étonnée. Je vous ai regardée, écoutée, admirée, aimée. Malgré votre jeunesse à jamais, vous laissez une œuvre singulière et magnifique, cohérente, comme achevée et ouverte à la fois.

Vous avez trente ans ou à peine plus lorsque vous écrivez Pékin est mon jardin. C’est justement celui-là que vous avez écrit au Japon, non ? A Kyoto ? Décidément c’est un peu comme au collège quand vous récitiez des poèmes au cours de gym, et transcriviez un morceau pour flûte pendant un devoir sur table de français.

Ce roman publié en 2003 chez Actes Sud est un tour de force poignant par lequel vous transformez l'histoire banale mais terrible d'une toute jeune fille trop sensible abandonnée par son papa, en fantaisie asiatique cruelle, en conte pour adultes, farfelu et poétique, à l'exact opposé de la mièvrerie pleurnicharde. Et pourtant…

Dans un entretien radiophonique, vous avez raconté votre vrai premier voyage à Pékin. Vous aviez dix-huit ans, Lisa, tout comme votre héroïne de Pékin est mon jardin lorsqu'elle s'envole pour la Chine à la fin du roman. Vous disiez au journaliste la longue attente de ce moment-là, votre impatience, les efforts pour vous y préparer le plus sérieusement possible, et puis à peine arrivée là-bas, la catastrophe : on vous annonce la mort de votre père à Paris, dans des circonstances dramatiques. Votre retour, une enquête pénible et sans résultats. On ne retrouvera jamais les meurtriers.

Dans Pékin, il y a la disparition volontaire d'un père, des énigmes à résoudre, un prince charmant chinois, une clef à trouver pour ouvrir un coffre à secrets, une éducation sentimentale et sexuelle surprenante avec pour décor l'arrière-cour d'une boutique de chinoiseries dans le treizième arrondissement de Paris. Il y a des rires, des fous-rire, et des larmes. Il y a une professeur de français pas comme les autres (Jeanne H. à qui vous dédiez votre livre), et une maman aimante et très attentionnée à sa manière. Mais il y a aussi, dans le livre et peut-être dans la vie, la chute mortelle d'un garçon aimé depuis un balcon voisin, la précocité, l’anorexie mentale, l’attirance pour le vide, le besoin d’écrire pour vivre.

Lisa, pardon pour cette lettre indiscrète. On est indiscret quand on prétend vouloir comprendre l’incompréhensible.

Indiscrète et présomptueuse, car c’était un de vos nombreux talents, Lisa : les lettres, la calligraphie chinoise. Par exemple ces deux idéogrammes qui ouvrent le site qui vous est dédié. C’étaient paraît-il vos préférés, ils signifient : vents et flots, l’eau qui court à la vitesse du vent, libertinage.

vents et flots

A vous relire toujours, chère Lisa,

Tilly

 

 

http://www.babelio.com/avousdelire

note – pour cette lettre, je me suis inspirée aussi d'informations collectées sur son site par les amis de Lisa Bresner, et de l'article de Daniel Morvan sur son blog (2003, republié en 2007), je les remercie.


 

6 thoughts on “[lu] pékin est mon jardin, roman de lisa bresner

  • leblase
    12 mai 2011 at 12h15

    Ben, t’as bien fait de publier ta lettre, Tilly

  • tilly
    12 mai 2011 at 15h09

    Ben, c’est gentil ça cher leblase 😉

  • JLB
    12 mai 2011 at 23h31

    Chère Tillou,
    accepterais-tu de publier cette poignante lettre sur la wizzpage “la caserne Dalibaba” ? Si tu l’acceptes, je te propose de le titrer “Morte Lisa”.
    bizzz
    Raymond Duval

  • tilly
    13 mai 2011 at 11h54

    c’est payé combien, qu’est-ce qu’on gagne, quand est-ce qu’on boit ?
    http://wizzz.telerama.fr/dalibaba/blog/932719732

  • des fraises
    18 mai 2011 at 12h54

    Entre ici et la revue du Rond Point, je vibre pour cette Lisa que je n’ai ni-lue-ni-connue. Quel bel hommage tu lui rends !

  • tilly
    18 mai 2011 at 15h37

    – merci, mais tout le mérite revient à Lisa…
    – un hommage “expulsé” parce que longtemps retenu à cause de la difficulté à parler de la dimension cruelle prise par une œuvre à la disparition de son auteur (jeune)
    – je te prêterai les romans que j’ai (sinon il y a bcp de choses d’elle à la BnF)
    – bien sûr la reprise de mon texte par ventscontraires.net m’a fait très plaisir 😉
    – et l’illustration qu’ils ont choisi (sur le site de Lisa) est parfaite !
    http://www.ventscontraires.net/auteur.cfm/2730_bayard-richard_tilly.html

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