[lu] presque mort à venise, récits de voyage de jackie berroyer

Le Dilettante, novembre 2024, 253 pages, 22 euros

infos Le Dilettante : Jackie Berroyer, standardiste et scénariste, acteur vraiment trop rare et écrivain intempestif, assume la figure de l’humaniste sans tabou, de l’homme qui dit tout et le reste à tous et aux autres, un être gonflé au Diogène, ce gaz rare, tour à tour hilarant et désolant. Son ultime opus, le gondolant et bluesy Presque mort à Venise, mêle une évocation (enfin) déceptive de Venise (tout et plus a déjà été dit), où il finit par se rendre et s’ennuyer, à une randonnée planétaire entre l’île de Ré et Budapest, en passant par l’Arc de triomphe, le Japon, New York, Bangui, le Sénégal et autres terres de mission. Car il y a du missionnaire chez cet homme doux comme un séisme de magnitude -1, appliqué à avoir toujours sous la main une flûte à décontracter, une mandoline à humoriser. Quoi qu’il arrive, une visite des égouts de Paris ou une tentative d’habiller le dessinateur Vuillemin en Loubavitch, un concert du jazzman Phil Woods ou une confession intime de Jean-François Stévenin, Jackie enclenche son Berroyophone dont les ondes tiédissent l’atmosphère et décompressent l’ambiance. Le monde flue, Dieu s’en roule une. Une réussite qu’il tient de sa complexion intérieure ainsi définie : La nature a choisi mon genre, il sera du type à la va-comme-je-te-pousse, velléitaire, d’une infatigable paresse, radicalement mou et bouchon au fil de l’eau. Il vivra dans le frivole que ça plaise ou non. Il ne sera utile en rien. Il faut faire ce qu’on peut avec ce qu’on est. Le moyen-du-bordisme est-il un humanisme ? Oui, et jovial avec ça. — Jackie Berroyer est né 5 ans jour pour jour après Bob Dylan : une pierre qui roule jusqu’à l’antre du Professeur Choron où ont lieu les mythiques bouclages d’Hara-Kiri. Dès 1975, il collabore à diverses publications ; Libération, Actuel… Lui trouvant quelque fantaisie de plume, Patrick Grandperret le présente à Maurice Pialat. C’est ainsi, sans l’avoir vraiment cherché, qu’il débute au cinéma, d’abord comme auteur de scénarios puis comme acteur. En revanche, l’histoire ne dit pas comment Berroyer se retrouve, un soir de 1991, standardiste de l’émission Nulle part ailleurs sur Canal+. Quand il ne tourne pas, Jackie Berroyer écrit des livres, comme Je suis décevant, On ne se voit plus qu’aux enterrements, heureusement il y en a souvent ou bien Parlons peu, parlons de moi, recueil d’articles parus dans la revue musicale suisse Variations.Comme je le disais déjà ici lien : à l’automne, j’avais encore Venise dans le cœur et la tête ; je ne pouvais pas passer à côté de ce titre de la rentrée littéraire, ni de ce dessin de couverture de Vuillemin !

Mais Jackie Berroyer est un filou. Avec ce qu’il nous dit de Venise dans Presque mort à Venise, Le Dilettante aurait eu du mal à produire plus qu’une plaquette. Alors oui, Venise est un peu l’Arlésienne de ce recueil de voyages, mais c’est ça qu’est drôle, et réussi. Il y a bien Venise, mais en doses homéopathiques, dans chacune des chroniques des années 80 que Berroyer a retravaillé pour Presque mort.

Je ne le voyais pas en journaliste globe-trotter, Jackie. C’était oublier son côté frégoli : professeur de philo, “ standardiste ” sur Canal, chroniqueur de revues satiriques, écrivain, second rôle dans pas mal de films et séries, scénariste, acteur au théâtre, etc.
Je ne le voyais pas en petit reporter, mais étonnamment, je l’ai vu (croisé) à plusieurs reprises durant les quarante dernières années, alors je m’intéresse, et pas seulement à sa santé (quoi que).
psst : si j’étais vous, je cliquerais sur l’image de la couverture pour voir le dessin de Vuillemin plus grand

filou, mais pas escroc

Il y est tout de même allé quelques fois, à Venise : de courts voire très courts séjours, et sur le tard. Son premier “ atterrissage ” sur la place Saint-Marc, date de février 2022. Très court : interrompu par l’invasion de l’Ukraine. Quitte à se sentir mal en écoutant en boucle les infos, autant renter à Paris.
Quand il y retourne, il est hébergé par une amie dans le Dorsoduro. C’est dans ce quartier que nous avons séjourné à l’hôtel avec Jeanne-PetiteFille fin août. Lisant ça je me suis sentie rassurée, ça y étais, j’allais vibrer au souvenir idyllique des petits déjeuners familiaux dans le jardin.
Fausse joie ! Berroyer se déclare incapable d’une description des lieux ; il ne voit que mur de brique aveugle, ruisseau boueux qui se jette dans le Grand Canal… Et là, coup de génie (légère emphase), il appelle à la rescousse certain Marcel (P., pas Z.).

“ Décrire, on sent bien que ce sera pas mon fort. Heureusement, un autre invité de mon hôte, un gars de Balbec, et non de Balbek, s’y est essayé. Je l’interroge : Eh bien, Marcel, cette promenade le long de la haie ? / Enivrante ! La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir / Vous voulez dire que la haie avait disparu et qu’on ne voyait plus que des fleurs ? / Exact, et au dessous d’elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de traverser une verrière / C’est formidable, écrivez-le. Vous avez pensé à un solide éditeur ? ”

Bien joué Jackie !

Je ne reviens pas sur le chapitre liminaire, presque entièrement consacré à son ami Marcel (Z.), à lire ici aussi.

Vous avez pigé le principe, ou le jeu. Berroyer appâte le lecteur : enfin on va apercevoir un campanile, voir passer un vaporetto, entendre gueuler un gondolier, boire un spritz sur les Zattere… Eh bien, que nenni !
Quand même un petit mot d’excuse, genre :

Toujours rien de palpitant à Venise. Je vais devoir continuer à parler d’autre chose. Je ne peux pas laisser des pages blanches. ”

Et nous voici repartis d’où l’on venait, c’est à dire dans ce cas précis, de Kawasaki ! Plus tôt ou plus tard, ce sera de New York, de Barcelone, de Tokyo, de Jérusalem, ou de Bruxelles…

Quel baroudeur ce Jackie ! Aux quatre coins du monde : États-Unis, Île de Ré, Japon, Israël, Espagne, Belgique, et j’en passe.
Des observations, des anecdotes, des digressions : toutes plus impayables les unes que les autres. Vuillemin et son look très particulier à Jérusalem ; une étude sur les toilettes au Japon ; Topor très chargé à Bruxelles ; avec Jean-François Stévenin à Budapest sur un film de John Huston ; toujours avec Stévenin, en Suisse sur un film de Godard ; et bien d’autres encore. Un feu d’artifice !
Par contre, finalement assez discret sur ses impressions vénitiennes qu’il laisse le lecteur libre de confronter avec les siennes propres.

Et toujours de l’auto-dérision, beaucoup, et de l’humour, énormément !

> d’autres articles de mon blog où l’on croise Jackie Berroyer (liens)

2 thoughts on “[lu] presque mort à venise, récits de voyage de jackie berroyer

  • Rolande
    21 février 2025 at 12h08

    Quelle belle écriture Tilly ! C’est un plaisir de lire tes blogs pleins de tendresse et riches en infos ! Et Marcel, toujours présent…
    Rolande

  • tilly
    21 février 2025 at 13h48

    Si contente de te croiser par ici Rolande, promis on se verra pour de vrai aux beaux jours !!!

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