[masse critique] le cycliste du lundi, essai de françois nourissier

éditions La Grande Ourse,lien octobre 2012, 416 pages, 27 euros
lu pour l’opération Masse Critique de Babelio lien (on choisit un livre dans une liste de nouveautés, on reçoit un livre, on critique un livre)

présentation de l'éditeur : De François Nourissier, on connait l’écrivain brillant, le membre engagé du jury Goncourt, mais l’on a peut-être une idée plus imprécise du grand critique littéraire, puisque le propre de cet exercice difficile est de coller à l’actualité. Seul un panorama suffisamment large permet de prendre la mesure de l’apport fondamental de ce travail. C’est ce à quoi s’emploie ce recueil, Le Cycliste du lundi, conçu par l’écrivain lui-même, gardé au secret pendant plus de trente ans, où est rassemblé un choix d’articles et de critiques livrés à la presse entre 1962 et 1978.  Au fil des pages, Nourissier prend de la hauteur, nous emporte, et nous transmet sa curiosité pour les livres, les auteurs, et son émotion face à des œuvres qui le bouleversent. Un ouvrage de référence, libre et visionnaire.

Comme je le voulais, ce Cycliste ! J’avais tout mis de mon côté pour être dans le peloton de tête de la ruée bibliovore sur internet, à 8h30, ce fameux matin de Masse Critique
du mois de janvierlien
: l’alarme du réveil, l’alerte sur mon écran, et la
page ouèbe déjà ouverte à l’url indiquée (pour une fois je n’avais pas
éteint l’ordi avant d’aller me coucher la veille, exceptionnellement
tôt). Avant d’entrer dans le vif de ma note de lecture — décidément
placée sous le signe des ursidés —  je remercie Les Trois Ours de Babelio (c’est le pseudo collectif des astucieux et généreux  fondateurs de Babelio), et la maison d’édition La Grande Ourse,
de m’avoir donné l’occasion de faire partager mon
bonheur de lecture, et mon admiration pour le métier-passion de  François Nourissier (1927-2011), lien grand lecteur, grand critique, grand écrivain.

C’est une belle histoire de filiation et de transmission réussie qui
nous vaut la révélation de ce recueil posthume de chroniques littéraires
écrites entre 1962 et 1978 par un ” liseur appointé “, car c’est ainsi que François Nourissier se définit lui-même. Nourissier, surnommé Nounours dans les rédactions pour lesquelles il travaillait, parce qu’il avait disait-on (à raison), une sacrée patte !

Pas étonnant alors que la fille de l’écrivain, Paulina Nourissier-Muhlstein (était-elle, enfant, une Petite Ourse ?), ait baptisé sa maison d’édition tout nouvellement créée : La Grande Ourse. En juin 2012, la nouvelle éditrice déclarait ainsi :
Une […] facette de mon activité sera axée sur le désir de perpétuer
la mémoire de l’œuvre littéraire de mon père, François Nourissier.
L’étude des archives qu’il a léguées à la BnF feront l’objet de
plusieurs publications dans le futur. ”
  Voici la première.


D’après l’universitaire Elisabetta Bonomo qui signe la préface du Cycliste du lundi, François Nourissier aurait retenu la parution du recueil à plusieurs reprises parce qu’il souhaitait reprendre pour l’approfondir son analyse de la fonction de critique littéraire. Et aussi parce que le dernier éditeur approché remettait en question le choix des auteurs et de la période couverte ! Ensuite, la maladie a malheureusement cruellement réduit les forces de l’écrivain qui les a consacrées dans les dernières années à son œuvre romanesque et autobiographique.

François Nourissier témoigne ici d’un temps où les blogs, les réseaux sociaux, le mail, n’existaient pas encore. Quand on était chroniqueur littéraire pour un hebdomadaire dans les années 60-70, le journal faisait encore passer un coursier pour ramasser votre copie du week-end et la transmettre au marbre. Dans l’avant-propos au Cycliste, Nourissier établit malicieusement le bilan comptable et financier d’une passion finalement peu lucrative : “ user sa vie à lire et à commenter autrui ”. Dix années, à raison d’une chronique par semaine grosso modo, cela fait plus de cinq cents articles. En d’autres nombres : deux à trois mille feuillets, une centaine de semaines de quarante heures, deux années pleines sans vacances. Mais alors que travailler à un roman l’a souvent rempli d’angoisse, avoue-t-il, c’est toujours avec infiniment de délectation, et jamais d’ennui, que Nourissier s’attelait à sa tache de critique littéraire.

Toujours dans cet avant-propos, François Nourissier, décidément prince de l’understatement, parle de son “ petit livre ” ! A qui espère-t-il faire croire que sa sélection de 88 articles (sur 500) faisant 4 pages en moyenne n’est qu’un simple échantillonnage, et qu’elle doit surtout au hasard et à la négligence ? — Nourissier dit avoir égaré (!) nombre de ses chroniques faute de soin. C’est au contraire un tout cohérent et conséquent qu’il nous offre, une peinture pointilliste de la vie littéraire à une époque choisie soi-disant arbitrairement par ce grand témoin se décrivant comme peu soucieux d’exhaustivité ?

François Nourissier, décidément taquin, brouille les pistes en pulvérisant la chronologie. Les articles sont classés par ordre alphabétique du nom de l’auteur du livre chroniqué, quelle que soit la date à laquelle il a été publié. Il faudra que le lecteur fasse effort pour replacer mai 68, par exemple, au mitan-charnière de la période choisie par Nourissier. Et puis après tout si Nourissier l’a voulu, ne faisons aucun effort contraire, et acceptons ces promenades zig-zagantes, d’un écrivain et d’une œuvre à l’autre, qui font fi de l’actualité — autre que littéraire — mais marquent l’intemporalité (en règle générale) de l’activité littéraire.

La queue-leu-leu d’écrivains ainsi créée est surprenante et formidablement plaisante, qu’on la pense fortuite ou savamment étudiée. On passe du vieux François Mauriac de 80 ans au tout jeune et prometteur Modiano assez sévèrement tancé pour son second roman. Lorsqu’il écrit l’avant-propos au Cycliste en 1978, Nourissier joue plaisamment le faux-modeste en reconnaissant qu’il n’est finalement pas mécontent “ de ne pas flairer mal, et de jouer [son] petit air avant que n’éclatassent les trompettes de la renommée ”. En effet, J.-M. G. Le Clézio (pas encore Prix Nobel de Littérature), Marguerite Yourcenar (pas encore Académicienne Française), Romain Gary (pas encore double Goncourt), figurent bien évidemment parmi les chroniques du Cycliste, cqfd.

Comme il n’y a non plus aucune classification des chroniques suivant le genre de littérature abordé, François-Marie Banier suit Louis Aragon, Geneviève Dormann précède Drieu, etc. Faute de se fréquenter, les générations d’écrivains, et les courants littéraires se côtoient d’une chronique à l’autre. Le point commun c’est qu’ils sont tous des écrivains francophones : la plupart français, quelques uns suisses ou belges. Ils sont 88, je ne peux pas les citer tous ! 

Je ne connaissais pas tous les écrivains abordés dans le Cycliste. Mais cela n’a gêné en rien ma lecture, presque au contraire. J’avoue avoir plutôt laissé de côté ou survolé (pour écrire cette note de lecture dans le temps imparti !) ceux que je croyais connaître un peu comme : Louis Aragon, Simone de Beauvoir, Jean Giono, André Malraux, Georges Perec, entre autres. J’y reviendrai plus tard, et souvent, grâce à la table des matières et à l’index qui font de ce livre un ouvrage de référence formidable, indispensable, précieux.

note 1 (sur les courants littéraires) — Je lis aujourd’hui un article de Jérôme Dupuis pour L’Express : “Jacques Chardonne, Paul Morand, Lucien Rebatet, le retour des pestiférés”.lien Dans le Cycliste, on relève en filigrane l’intérêt porté par Nourissier aux œuvres des bannis (au mieux) de la Libération (Louis-Ferdinand Céline, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle). On voit aussi qu’il est sensible au courant Hussards à qui on l’a quelque fois associé (Roger Nimier, Jean-René Huguenin, Bernard Frank, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, Kléber Haedens, Félicien Marceau, etc.). Pour autant, il dit en même temps son estime pour le travail d’écriture de certains des auteurs du Nouveau Roman (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Saraute, Claude Simon, Jean Cayrol, Michel Butor, Marguerite Duras, entre autres)

note 2 (sur les ursidés) — à la page 291 (Michel Mohrt) : un ours, encore… ou deux, puisqu’il s’agit du roman L’Ours des Adirondacks, mais surtout parce que François Nourissier nous apprend en passant que dans le métier on dit des“ manuscrits mal ficelés, problématiques, pathétiques ” que ce sont des ours !

note 3 (sur l’édition) — coup de chapeau aux éditions de La Grande Ourse qui citent, sur la page de copyright, le nom du relecteur et correcteur du Cycliste du lundi : Olivier Godefroy — c’est rare !

 

extrait de l’avant-propos, page 16 :

“  Bien sûr, on constatera des oublis, des trous. Je les déplore. Ils proviennent pour une part de ma négligence : je ne suis pas abonné à L’Argus, je ne classe pas grand-chose, je perds beaucoup de papier imprimé, même quand il est orné de ma prose. De sorte que nombre de mes chroniques se sont envolées, à jamais perdues pour moi qui n’aime pas aller me noircir les doigts à fouiller les archives d’un journal. Encore une fois, s’il s’agit ici d’une sorte particulière de journalisme, c’est du journalisme quand même, pour quoi l’éphémère est une règle et une morale. J’espère que surnageront, dans cette permanente débâcle autour de moi de
papiers jaunis, d’épreuves, de livres malmenés et couverts
d’annotations gribouillées, — j’espère que surnageront quelques signes
d’amitié ou d’admiration, quelques incitations à lire, puisque c’est à
cela, modestement, que se réduit le rôle du “liseur” appointé. ”


5 thoughts on “[masse critique] le cycliste du lundi, essai de françois nourissier

  • dreamer
    20 février 2013 at 9h46

    Tiens, un livre dont la promo n’est pas encore faite à la télé. Heureusement il y a la chronique de Tilly. Après, Sainte Beuve, Edmond Jaloux, mais en ce moment j’ai le tome 9 d’Onfray, ca retarde beaucoup mes décryptages de manuscrits, et la généalogie de Mariette. Qu’il repose en paix, les étudiants ne mettrons pas longtemps à regrouper ses chroniques d’après les archives littéraires. C’est bien courageux de lancer une maison d’édition, mais la forme en sera-t’elle définitivement le papier? Comme il y a des droits d’auteurs qui représentent environ au mieux 10% du prix vendu, que d’après les livres de Jean Yves Mollier la distribution (quand elle s’appelait Hachette) en prend 50% voir plus, que reste il pour payer l’imprimeur s’il n’est pas chinois? Et si l’écrivain est son propre éditeur? et Amazon le diffuseur Google ou Facebook le promotteur?

  • tilly
    20 février 2013 at 11h43

    La maison d’édition de Paulina Nourissier a un statut particulier qui la rapproche de l’autoédition, au moins en ce qui concerne les oeuvres de Nourissier.
    Ayant-droits + éditeur réunis sous la même entreprise, c’est une bonne formule qui devrait rapporter presque 70% du prix de vente du livre publié (selon les chiffres de Nabe !)
    ps qui n’a rien à voir – je t’envoie par message privé une chronique de Gilles Brochard pour Service Littéraire : “Montherlant l’indigné tragique”

  • dreamer
    21 février 2013 at 8h12

    Merci pour la veille…du ps. En ce qui concerne l’édition, ca ne me concerne pas mais l’économie me trouble beaucoup. C’est le concept de l’hyper marché, vendre beaucoup avec peu de marge, ou vendre bon et beau mais avec beaucoup de marge pour chacun. J’ai l’exemple d’un contrat Govone avec Montherlant pour une édition “de très haut luxe” une centaine d’exemplaires: prix de vente total: 78000 F (1930) 10% pour l’auteur moitié à la signature, solde à la mise en vente. C’est ce qui a permis un voyage en Algérie (la correspondance s’étale entre Paris et Alger, en particulier les relances de Month pour le paiement échelonné du solde). Le procès Grasset Month entre 44 et 54 (livre de Grasset le détaille) explique bien les problèmes récurants entre éditeur et auteur. Que je sache les revenus de Month qui à part domestique, et voyages ne faisait pas de folies, ne lui ont pas permis de constituer un patrimoine qui aurait justifié l’exil.

  • dreamer
    21 février 2013 at 8h15

    J’oubliais , Chère Tilly, dans les critiques tu m’aurais surement signalé si l’une d’elles concernait Month?

  • tilly
    21 février 2013 at 14h33

    Non, cher Gérard, il n’y a pas d’article MONTHERLANT, mais il y a of course des mentions de Month dans plusieurs des 88 autres articles-auteurs. Grâce à l’indispensable index, voici lesquelles :
    – p.35 (article Roland Bartes, Critique et vérité ) : “Pour le grand public, “c’est le type qui a découvert Robbe-Grilet” contre un de ces doux lettrés (j’en suis parfois…) experts à repérer, amoureusement, Saint-Simon sous Montherlant et Bossuet sous le général de Gaulle.”
    – p.45 (article Hervé Bazin, Le Matrimoine) : “En bref, dans son noir café balzacien, Bazin a versé, comme diraient les critiques, un peu du fameux lait de la tendresse humaine. D’où notre plaisir à lire ce roman ambigu dans lequel, parmi les affreux, une hiérarchie s’établit. L’aventure était arrivée déjà à Montherlant, avec ses cruelles Jeunes Filles, roman auquel, misogynie ou pas, Le Matrimoine nous fait souvent penser.”
    – p.140 (article Jean-Louis Curtis, Un jeune couple) : “N’oublions pas que M. Curtis a été, à la télévision, l’adaptateur de Montherlant, et qu’un de ses titres Les Jeunes Hommes rappelle singulièrement les fameuses Jeunes Filles. Il y a du Costals chez Gilles : son manque d’humour, son désarroi devant les chienneries du temps.”

    – p.307 (article Roger Nimier, Les trois mousquetaires) : “On disait toujours qu’il aimait 1925. On oubliait, dix ans avant, la Marne, les pantalons garance, et ces tranchées où Bernanos, Drieu et Montherlant avaient appris la vie et la mort.”
    
- p.353 (article Claude Roy, Moi je) : “Quatre générations, écrit [Claude Roy], se passent et repassent la balle au moment où je commence à jour. Celle des Vieux de la Vieille, de Gide à Bernanos et Mauriac. Celle des Anciens Combattants : Aragon, Breton et le groupe surréaliste, Montherlant, Giono. Celle des frères aînés, qui n’ont pas fait la Grande Guerre, mais après qui la guerre a couru, et court toujours : Sartre, Malraux, Jean Prévost, Paul Nizan, Roger Vailland, etc. Et ceux de ma portée, les nourissons du lait maigre de l’autre guerre.”
    
- p.354 (article Claude Roy, Moi je) : “Quant aux vivants, si Giono et Montherlant ne jouent plus les maîtres à penser, quatre d’entre eux restent terriblement présents : Mauriac […] ; Malraux […] ; Aragon […] ; Sartre […].”
    – p.392 (article Marguerite Yourcenar, Dialogue avec le temps) : “Cette langue est une des plus belles langues françaises, moins ductile que de l’Aragon, moins voulue que du Montherlant, plus juteuse que du Gracq ou du Mandiargues.”

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