[babelio, masse critique] les évaporés, roman de thomas b. reverdy
Flammarion, août 2013, 303 pages, 19 euros
lu pour l'opération Masse Critique de Babelio lien (on reçoit un livre, on lit le livre, on donne son avis sur le livre)
Un écrivain français, un roman japonais
Thomas B. Reverdy, l'heureux homme, a passé plusieurs mois en résidence d'écrivain à Kyoto(1) en 2012. Son roman japonais est un témoignage magnifique sur la force de rites et de traditions qui nous étonnent par leur pérennité et par leurs empreintes restées vives, jusque dans la vie moderne au Japon.
Au Japon de nos jours, des milliers d'hommes ou femmes disparaissent chaque année, de leur plein gré. Seuls ou en famille, ils espèrent échapper ainsi à l'endettement, au déshonneur, ou à la ruine. Ils quittent tout, y compris leur identité et leurs racines. Cette forme de suicide social est une tradition féodale qui se perpétue, surtout depuis la crise économique du milieu des années 90, et plus encore avec les catastrophes naturelles (séisme et tsunami) et nucléaire de 2011. Il existe même des officines clandestines pour aider les candidats à la disparition volontaire. Au Japon, l'évaporation est une pratique commerciale clandestine, à l'enseigne de sociétés de débarras en tous genres, spécialisées dans les déménagements furtifs.
C'est ce phénomène social(2) qui sert de contexte au très beau roman de Thomas B. Reverdy, Les évaporés, un roman japonais.
A Kyoto une nuit, Kazehiro, le père de Yukiko quitte sa maison à la cloche de bois, ne laissant à sa femme qu'un message énigmatique mais qui signe sa décision de disparaître à jamais : " Je ne mettrai plus les chaussons. ".
De son côté, Yukiko avait quitté ses parents à vingt ans pour vivre à San Francisco. Lorsqu'elle apprend dix ans plus tard la disparition de son père, " le Japon lui revient ". Puisque la police, par principe, ne recherche jamais les évaporés, elle demande à un ancien amant californien, soi-disant détective, de l'accompagner à Kyoto et de l'aider à retrouver son père.
Mais Richard B. est autant détective que Richard Brautigan(3) – l'écrivain et poète du Montana à qui il ressemble – était pêcheur de truites en Amérique, c'est dire… Richard B. lui aussi est poète, et veut croire à la probabilité qu'un miracle se reproduise : au Japon, il retrouvera le père de Yukiko, et la belle japonaise retombera dans ses bras.
Pendant ce temps on suit les tribulations du père de Yukiko, rebaptisé Kaze, et on comprend peu à peu les motifs de son évaporation (je ne les révèle pas ici, bien sûr !). On le suit à Tokyo où il croise le chemin d'un jeune garçon sans famille, enfant perdu de Fukushima, poursuivi par des yakuzas parce qu'il a été témoin d'un crime mafieux. Kaze et Akainu associent leurs errances pour survivre dans la clandestinité (là non plus, je ne dirai pas comment !).
Ce roman foisonnant, poétique et tragique, mériterait d'être distingué parmi les nombreux livres de la rentrée littéraire. Personnellement, je lui souhaite un grand succès… et je vous souhaite le bonheur de le lire !
>> trois petits à-côtés pas si à côté que ça, en supplément (voir les appels de notes dans le texte ci-dessus) :
1. Thomas B. Reverdy, a French writer in Kyoto
En 2010, j'avais déjà lu un roman de Reverdy : L'envers du monde lien ; voici un extrait de ma note du lecture du 24 octobre :
Décor et personnages bien en place, Thomas B. Reverdy nous fait vivre au quotidien la vie de Pete, de Simon et de Candice pendant une semaine de canicule du mois d'août 2003, à Manhattan, à Brooklyn, et à Cosney Island. Le meurtre de l'ouvrier musulman sur le chantier de Ground Zero, et l'enquête qui suivra, vont venir bouleverser les trois trajectoires de vie et précipiter les rencontres, deux à deux : Pete-Candice, Simon-Pete, Candice-Simon.
Très beau roman, très bien écrit, personnel malgré le thème et l'environnement décrit, et malgré le prétexte policier. J'ai aimé la construction efficace du roman, et enfin le style calme et posé mais puissamment évocateur.
J'aime bien suivre les auteurs qui m'ont étonnée, séduite. Sur internet c'est facile. J'ai appris que Thomas B. Reverdy était en résidence d'écrivain à Kyoto. Sur son photobloglien, j'avais admiré au fur et à mesure de leur publication, des photos qui m'ont émue et rappelé mes deux voyages au Japon dans les années 80.
A Kyoto, l'écrivain a assimilé une quantité étonnante de connaissances sur la société japonaise. Mais il restera un gaijin, toujours. Comme son personnage américain, comme tous les étrangers (il le dit lui-même dans une note à la fin des Evaporés). On ne peut jamais tout comprendre quand on n'est pas japonais. Reverdy n'explique pas : avec son histoire et ses personnages, il nous fait ressentir parfaitement la complexité, l'étrangeté, de la vie au Japon. Poésie, beauté, violence et tragédie : une harmonie japonaise difficilement compréhensible pour nous, occidentaux. Son écriture que j'avais déjà aimée dans son précédent roman sert aussi bien l'évocation des beautés nipponnes (paysages et femmes), que la description des bas-fonds, et des hommes accablés par les catastrophes qui y vivent.
Il y a deux chapitres antinomiques de toute beauté dans Les évaporés, qui pourraient être lus ou publiés à part (mais ensemble) : Un rêve à Kyoto, et Un rêve à Fukushima.
2. En 2009, les évaporés dans la revue XXI – numéro 6
C'était la première fois que je lisais XXI, et ce long article de Léna Mauger sur les évaporés du Japon m'avait particulièrement plu.
J'en avais fait un billet de blog,lien le 13 avril 2009.
3. hommage à Brautigan, un homme à femme japonaise
J'ai aussi beaucoup aimé retrouver entre les pages du livre de Thomas B. Reverdy, le fantôme de Richard Brautigan, drôle de poète qui aimait trop les femmes japonaises, les armes à feu et le bourbon. La dernière fois que je l'avais croisé, c'était dans un billet de Roland Jaccard qui racontait sa vraie rencontre à Tokyo, au bar d'un grand hôtel, avec Brautigan et sa femme Akiko qui a sans doute servi de modèle à l'auteur des Evaporés pour la jolie Yukiko.
à lire sur le blog de Roland Jaccard :
et à relire : tout Brautigan (que j'ai lu au début des années 80 grâce à Philippe Djian) !
et puis le 2 septembre, RJ a mis en ligne cette vidéo après avoir lu Les évaporés… cqfd
(les clips de RJ sur youtube : jaccardroland)
>> eux aussi ont lu Les évaporés :
- à compléter…
>> entretien avec Thomas B. Reverdy pour les lecteurs de Babelio lien
>> mise à jour, juin 2014 : Thomas B. Reverdy, prix Joseph Kessel 2014 !
tilly
– Ce matin sur france inter annonce de la sélection de 5 romans français de la rentrée littéraire :
http://www.franceinter.fr/evenement-rentree-litteraire-selection-france-inter-jdd
Les Evaporés en font partie, c’est bien !
Par contre il y en a un autre que j’ai lu en juillet mais qui ne m’a pas du tout convaincue (indice : l’auteur est une femme… facile, il n’y en a qu’une parmi les 5 !)
– J’ai reparcouru le photoblog de Thomas B. Reverdy ; cela fait comme une annexe illustrée au roman, on trouve notamment le petit bar de nuit en étage qu’on atteint en passant d’un immeuble à un autre, etc.
– Il y a aussi des extraits de Brautigan ; j’avais oublié que Yukiko est le prénom du personnage dans Retombées de sombrero le “roman japonais” de Richard Brautigan 😉
tilly
des news :
– effectivement : TBR (tiens nous avons les mêmes initiales) a été (fort bien) retenu dans les sélections de la rentrée littéraire… 😉
http://www.livreshebdo.fr/prix/actualites/-l-academie-goncourt-a-rendue-publique-sa-premiere-selection-de-15-romans/11221.aspx
– le roman de KT (que j’ai pas aimé) est aussi dans la première sélection Goncourt ;(
manU
Magnifique billet qui m’en aura beaucoup appris et que je viendrai reconsulter avec plaisir.
tilly
Merci manU, mais c’est toujours plus facile de faire un billet sur un livre qu’on aime 😉
L’opération de Babelio concrétise bien ce que la critique pro pense des Evaporés : il y a sur le site des notes de lecture vraiment épatantes à commencer par la votre 😉
http://bouquins-de-poches-en-poches.blogspot.fr/2013/09/les-evapores.html
A bientôt pour les matchs de la rentrée littéraire avec PriceMinister (pour moi ce sera une première) ; même si l’idée de “concurrence” entre chroniqueurs amateurs me gêne un peu… on verra !
le Bison
Le chapitre ‘Un Rêve à Fukushima’ est une pure merveille. A lieu tout seul, il pourrait faire une petite nouvelle, belle et intense, comme Brautigan savait si bien faire. Rien que ce chapitre mériterait a lieu seul la lecture du bouquin. Il y a tant dedans, dela beauté, de l’émotion et de la rage.
Et le livre, dans son ensemble, quelle merveille et quel hommage à Richard B.
Tiens, j’avais oublié le photoblog de l’auteur… j’y vais de ce clic !
tilly
Très impressionnée par le ton personnel et l’originalité de votre note de lecture
http://leranchsansnom.free.fr/?p=6001