[mémoire] dorothée blanck, muse fascinante et éternelle inspiratrice
billet inspiré par la lecture de Dernière valse à Venise, roman de Stéphane Héaume
En m'envoyant par coursier ce roman à paraître chez lui au mois d'octobre, l'éditeur Serge Safran savait-il ce que cette belle lecture ranimerait, attiserait, raviverait en moi ?
Il aurait fallu pour cela qu'il sache que j'avais rencontré Dorothée Blanck (1934-2016) dans les dernières années de sa vie, comme l'auteur du livre qu'il publie ; qu'il lise les quelques notes de blog que je lui ai consacrées. ici
Savait-il que, comme Stéphane Héaume qui lui a dédié son roman, j'avais été fascinée par cette femme âgée à la beauté à peine altérée, toujours stupéfiante.
Dernière valse à Venise, n'est pas une biographie, c'est beaucoup mieux que ça pour la mémoire de celle qui disait (et écrivait) n'avoir été toute sa vie qu'un modèle (comme le personnage qu'elle joue dans Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda), qu'une muse (comme pour Jacques Sternberg, Sophie, la mer et la nuit).
Stéphane Héaume l'a croisée à Trouville où elle avait un tout petit chez elle, et où elle a eu jusqu'à la fin le bonheur de tourner dans les Kinos du Festival Off-courts, chaque année en septembre. Il ne lui a pas parlé — il le raconte — juste entendu sa voix si étrange elle aussi ; cela lui a suffit pour trouver sur-le-champ l'inspiration et en faire le personnage d'une histoire baroque et sombre.
Dans une longue "Note de l'auteur", personnelle et touchante, Stéphane Héaume raconte comment il a rencontré Dorothée.
“ J'étais à la terrasse d'un café, à Trouville, en fin d'après-midi, je venais d'achever un roman et regardais les passants du printemps, me demandant, comme tout le monde, quelle vie pouvait bien se cacher derrière chaque visage.
Et puis ils ont surgi, tous les deux, dans la ruelle, lui la quarantaine, très beau mais très saoul, et elle à côté de lui dans son imperméable crème et ses cheveux blancs, avec une démarche si légère qu'elle semblait flotter au-dessus du pavé. Ils se sont arrêtés devant moi. Et j'ai assisté à la scène qui ouvre ce récit — à peu près la même. ”
Stéphane recroisera Dorothée à Trouville, mais sans jamais oser l'aborder ; il a commencé à écrire l'histoire inspirée par la scène du café, transposée place Saint-Marc à la terrasse du café Florian ; lorsqu'une amie lui propose de lui présenter Dorothée qu'elle connaît, il refuse : il préfère attendre, terminer le récit d'abord ; mais il n'aura pas le temps, il apprend peu après la mort de Dorothée (16 janvier 2016) :
“ Envahi d'une grande tristesse, comme orphelin de mon personnage, soudain j'ai achevé d'écrire l'histoire. Une vague de scrupules me submergeait : j'avais fait de cette comédienne un personnage à l'opposé de ce qu'elle avait sans doute été. Je tiens ici à lui rendre hommage en rétablissant la vérité. ”
Ce matin, j'ai retrouvé sur le net quelques "admirateurs" de Dorothée, quelques uns que je connaissais déjà, d'autres non.
Je leur ai envoyé un message annonçant la sortie du livre de Stéphane Héaume.
J'espère qu'il liront Dernière valse à Venise avec la même surprise enchantée que moi, avec la même émotion un peu triste au souvenir de cette femme unique.
Finalement, je préfère croire que cet envoi en service de presse n'était pas ciblé, que c'est seulement une coïncidence étonnante, heureuse, très belle, comme les aimait Dorothée, comme je les aime.
Merci Serge Safran.
Merci Stéphane Héaume.
Merci pour Dorothée Blanck.
Merci pour ceux qui ont parlé d'elle, en parlent, et en parleront encore.
Laurent
Je me souviens de la rencontre, singulière, charismatique, mystérieuse. Et de sa disparition, tristesse.
tilly
merci Laurent, DB mérite tous ces hommages (même peu médiatiques ils sont sincères), souvenirs, et plus encore
Alain Baudemont
C’était un rêve étrange, très prenant. Sous le contrôle de son inspiratrice, son égérie, son double, qui sait, qui pouvait être Adeline Hulot, aussi belle et bonne, que sa cousine Bette est laide et méchante, je voyais Dorothée Blanck apprendre au fil des jours dans son petit chez elle qui vaut mieux qu’un grand chez les autres, à dénicher les mauvaises pousses de son corps et de son esprit, injustement mal-aimées, pour les transformer en quelque chose d’une sacrée belle chute d’eau, méconnue, rafraichissante, et même parfois formant sous le soleil un magnifique arc-en-ciel. Dans le désordre du temps passé, je voyais Dorothée Blanck, petite fille, incarcérée dans les hauts murs gris des malheurs du monde, emprisonnée dans les longs jours tristes des violons grinçants de son enfance, s’adonner sans relâche, de ses doigts délicats, à l’introduction d’une petite pelote de laine, qui ressemblait à une queue de cheval, de couleur usée jaune, retenu dans un petit tube en plastique. Elle introduit, elle retire. Elle introduit, elle retire. C’est là tout le jeu de l’innocente fillette qui me raconta qu’elle ne l’avait jamais vu comme un jeu. Le miracle, plus-que-parfait, pour Dorothée devenue femme, c’était qu’elle avait appris de l’égérie, de la fée du passé, et cela tout au long de sa vie, qu’il ne fallait pas se méprendre, qu’il faut mourir, que la mort, c’est comme une femme douce, comme une dame au caddy, comme la mère, comme la passagère d’un baptême de l’air, comme la lumière des étoiles mortes, comme Alain, François et tous les autres vous aime avant, après, pendant, demain, toujours, éternellement et même au-delà, comme qui êtes-vous, comme l’infirmière, comme à quelques jours près, comme concubine, comme une fille à l’hôtel particulier, comme une prisonnière, comme plus qu’on ne peut donner, comme l’amoureuse, comme la leçon de beauté, comme une femme est une femme comme Dorothée B.l.a.n.c.k. Je me suis réveillé. Oui, c’était un rêve étrange et pénétrant. Merci pour votre visite, Madame la fée, Madame Dorothée Blanck.
Merci pour toi, chère Tilly, d’avoir si bien dit sur ton amie Dorothée Blanck. Je suis là, je te lis toujours et je pense à toi, j’aime ton écriture.
Je t’embrasse bien fraternellement fort,
Alain Baudemont.
tilly
merci cher Alain Baudemont, c’est très beau, hermétique évidemment, sinon je serais inquiète pour toi !
tant de choses, tant de pistes, de références, dans ton rêve-poème
je n’ai rien compris au jeu de l’enfant Dorothée, mais je m’en souviendrai et un jour peut-être je comprendrai
je sens qu’il est au centre de quelque chose, mais quoi ?
Alain Baudemont
Le caractère ludique d’un acte ne provient pas de la nature de ce qui est fait, mais de la manière dont c’est fait. Le jeu ne comporte pas d’activité instrumentale qui lui soit propre. Il tire ses configurations de comportements d’autres systèmes affectifs comportementaux. Le temps d’un éclair brisant l’hermétique, je dirai que dans le rêve, la petite boule de laine qui ressemble à une queue-de-cheval, est pour l’enfant comme une poupée qui dit là-bas-là; introduit-retire; loin-près; pas là-là. Je dirai que dans le rêve, la fillette est déjà poètesse, actrice par la force des choses, que déjà l’enfant affirme un monde à elle, transpose le malheur, ouvre un lieu tout à sa convenance. Cette petite laine ponytail possède l’art de combiner les mots, les sonorités, les rythmes ; évoque, convoque les images, suggère les sensations, les émotions. Déjà l’enfant Dorothée Blanck est dans le cinéma, aussi bien que dans le littéraire, mais la petite fille Dorothée joue sans savoir qu’elle joue, fabrique son imaginaire, prend très au sérieux se qu’elle dote de grandes qualités d’affects. Enfin, c’est moi, Alain Baudemont, qui rêve à l’enfant Dorothée. C’est moi qui porte dans un coin de ma tête, un petit peu à côté, quelque chose du malheur que Dorothée BLanck a traversé. Qui porte en moi quelque chose d’absolument incompréhensible comme l’emprisonnement d’une petite fille. Comment est-ce possible. De façon évidente, hermétique, tant de choses ne laissent filtrer ni liquide, ni odeur, sont encore fermées, à une idée, à une action, et que si l’on ne comprends rien, aimons rester des heures à regarder la mer. Aussi bien une étoile blanche. Ne soyez pas inquiète pour moi, tilly.