[céline, nabe] le jour où bagatelles ressortira…
on verra…
[ je dédie cette note à Hervé qui comprendra pourquoi ! ]
C'est un exposé savant et passionnant, posé, puissant. Il est nourri, c'est évident, par l'admiration — de quel droit pourrait-on la juger outrancière ? — que Nabe porte à Céline. Le propos frappe par la masse de connaissances détaillées et de réflexions personnelles que l'auteur du Régal des Vermines a accumulées sur l’œuvre célinienne depuis le jour de son adolescence où son père le jazzman lui a mis Rigodon entre les mains. Son premier choc littéraire qui sera suivi de beaucoup d'autres, mais décisif et fondateur : le dessinateur satiriste précoce, le teen-ager amateur de bandes dessinées, le jeune musicien de jazz, le peintre en devenir, sera finalement et définitivement un écrivain.
Nabe le dit à un moment, Céline n'est pas le seul écrivain qu'il admire, mais il est pour lui le plus grand car il excelle dans tous les compartiments de la littérature (élégance, préciosité, violence, lyrisme, sarcasme, psychologie, humour, poésie, romanesque, tragédie, blablaba, …, tous). C'est ce qui le rend exceptionnel comparé à d'autres très grands auteurs qui travaillent dans un registre ou deux, mais ne couvrent jamais, au fil de leur œuvre, le spectre entier de la littérature, comme fait Céline. Des écrivains de son niveau, il n'y a, dit Nabe, que Shakespeare et Dostoïevski.
Pour en revenir au pseudo Procès Céline de l'émission télé (génie ou salaud ?), Nabe tranche net. Sa démonstration tient en une proposition : l'homme-écrivain et son œuvre sont absolument et nécessairement indissociables, et rien de l’œuvre ne peut en être soustrait. Le dossier Céline est vide sur le plan judiciaire, et plein sur le plan littéraire. CQFD.
mise à jour du 7 février 2023 : j'ai retiré l'illustration d'origine de ce billet pour ne plus payer de droit d'exploitation d'une pièce d'art visuel protégée; il s'agissait d'un portrait de Céline par Marc-Édouard Nabe
Il faudrait faire une captation à l'écrit (verbatim) de tout ce que Nabe dit dans l'entretien.
Cet entretien de deux heures couvre la vie et l’œuvre entière de Céline sous d'innombrables aspects (la cohérence totale, la chronologie et les romans, les titres, l'orgueil littéraire, la revanche, l'exagération, le rire, l'argent/l'or, les femmes, le personnage composé et son décor, Lucette, etc.). Nabe se resservira sûrement de cet exposé magistral d'une façon, d'une autre, ou de plusieurs, dans ses prochains livres. En attendant j'ai pris quelques notes sur les Pamphlets parce qu'on entend dans l'entretien que Nabe travaille actuellement à restituer leur statut d’œuvres littéraires à Bagatelles, Mea Culpa, L'Ecole des cadavres, Les Beaux Draps. La thèse de Nabe est que ce que l'on appelle en raccourci Les Pamphlets ne peut être dissocié du reste de l’œuvre.
“ Se poser la question de savoir si Les Pamphlets sont une œuvre littéraire, c'est à la fois : ne pas les avoir lus et ne pas savoir ce qu'est une œuvre littéraire. ”
des notes sur la seconde video (11:29 à 11:42)
Bagatelles pour un massacre est une réaction très forte de Céline qui se venge des critiques littéraires qui n’ont pas bien compris Mort à crédit, son roman précédent.
Avec Mort à crédit, Céline et son éditeur espéraient prendre une revanche sur l’échec au Goncourt quatre ans plus tôt. Céline avait déjà très mal vécu le prix Renaudot attribué au Voyage au bout de la nuit. Mais loin d’obtenir le Goncourt, Mort, très mal accueilli, est une énorme déception, un choc émotionnel pour l’écrivain lâché par ses admirateurs du Voyage. De là date sa rupture nette et définitive avec le milieu littéraire, et l’abandon de l’espoir qu’il avait porté de pouvoir lui plaire, en être. Son orgueil (grand, justifié) est bafoué. Tout part de là. Il interrompt l’écriture de Casse-Pipe, la suite de Mort à crédit qui devait couvrir la période 1912-1914 de son incorporation dans l’armée.
On est en 36, il a fait un voyage décevant à Moscou, et publié au retour Mea Culpa, son premier essai dans le genre pamphlétaire. Paradoxalement, Mea Culpa est bien reçu. On le flatte en louant sa plume de pamphlétaire. Cela enrage encore plus Céline. C’est un comble ! Un pamphlet de vingt-sept pages pondu durant l’été, un devoir de vacances, remporte plus de succès qu’une fresque romanesque sur laquelle il a travaillé pendant quatre ans !
Après le communisme pour Mea Culpa, il cherche et trouve une autre thématique, une autre tête de turc ! Ce sera Bagatelles. Sa secrétaire d’édition a rapporté qu’elle n’avait jamais entendu de la bouche de Céline, ou lu de sa plume quoi que ce soit d’antisémite avant les premières pages de Bagatelles pour un massacre. Pour Nabe, l’antisémistisme de Bagatelles est un projet littéraire. Cela ne vient pas de l'éducation. C’est apparu brutalement, par l’écriture.
Nabe remarque que tout le monde parle de Bagatelles, mais que personne ne dit ce que c’est, ce qu’il y a dedans :
— Je n'ai jamais vu, dit-il, dans aucun livre de spécialiste ou pas, quelqu’un qui nous fasse le plan de Bagatelles !
— Et c'est pour ça que je vais le faire, d'ailleurs ! Mais pas chez vous (rire franc) ! Je vais l'écrire.
“ Bagatelles pour un massacre est un chef d'œuvre, et le jour où il ressortira…. on s'en apercevra ”
Nabe sur Céline / 1. « Un génie ne peut pas être un salaud
Nabe sur Céline / 2. « Bagatelles pour un massacre à éviter
Nabe sur Céline / 4. « Cherchons un domaine dans lequel il n'excelle pas. Cherchons.
tilly
Stéphane Zagdanski (autre interviewé du Procès Céline sur Arte) vient lui aussi de mettre en ligne les videos de l’intégralité de son entretien pour l’émission.
Sur Bagatelles pour un massacre et plus largement l’antisémitisme de Céline, Nabe et Zagdanski se rejoignent par des routes et des styles différents (SZ beaucoup plus didactique et ennuyeux à l’écoute !), that’s all!
Ecouter en particulier :
http://rutube.ru/tracks/5048533.html (6mn env)
http://rutube.ru/tracks/5048654.html (4mn env)
Je plonge en même temps dans les Cahiers Céline de L’Herne (direction Dominique de Roux)…
Apolline
On peut dire tout ce que l’on voudra, l’homme Céline n’a pas été qu’un écrivain, mais aussi un idéologue politique … et c’est ainsi qu’on le retrouve en fuite à Sigmaringen avec rien moins que tous les membres du gouvernement de Vichy ! … Alors, Monsieur Nabé va trouver des gens sur sa route pour entraver son inacceptable projet de banalisation des Pamphlets! …
Apolline,fille de résistant, petite fille de résistant Juste déporté,petite nièce de résistant fusillé.
tilly
Appoline, il ne s’agit pas de banalisation, tout le monde est d’accord pour dire et écrire que les Pamphlets dont il s’agit SONT antisémites.
Si vous ne voulez pas écouter ou lire Monsieur Nabe (pas Nabé) qui ne dit pas autre chose, c’est votre droit. Essayez plutôt avec Monsieur Zagdanski, il est moins médiatiquement connoté (?) que Nabe.
Ce qu’il dit ne vous fera pas changer d’opinion sur Nabe que vous ne lisez sans doute pas, mais peut-être en apprendrez-vous un peu plus sur Céline que vous lisez, j’en suis sûre.
Vous n’ignorez donc pas ses convictions farouchement pacifistes, son horreur du fascisme, sa piètre opinion sur Hitler et al.
Cela n’en fait pas un résistant c’est certain.
Vos références affectives sont nobles, admirables et indiscutables, mais elles se rapportent à des faits historiques ultérieurs à la parution des pamphlets (sauf peut-être Les Beaux Draps, publiés en 41).
En 37 date à laquelle il a été écrit et titré, le massacre de Bagatelles ne pouvait pas être celui auquel vous pensez ou faites allusion dans votre signature.
Céline antisémite, comme pas mal de monde dans la France d’avant-guerre, c’est indiscutable ; mais fasciste, nazi, et collaborateur, non.
Apolline
Vous ne pouvez nier la présence de Céline dans le chateau de Sigmaringen : son roman “D’un chateau l’autre” l’évoque; ni son engagement collaborationniste sans lequel il n’aurait pas été admis à suivre Pétain et tous les autres. Naturellement, je n’aurais pas osé la moindre intervention sur votre blog, sans une connaissance assez approfondie de Céline, de sa correspondance, de son oeuvre, de son procès … Ne qualifiez pas “d’affectives” mes “références” … On est loin de l’affect lorsqu’on est dans le registre de l’état des personnes : c’est à dire d’une situation juridique objective des personnes, établie par un titre, qui emporte des effets.
Que ces divergences ne vous laissent pas penser qu’elles puissent altérer la très bonne idée que je me suis faite de vous en vous lisant.
Bonne fin d’année à vous.
tilly
D’un chateau l’autre est le premier Céline que j’ai lu… mon père me l’a fait lire dans les années 60. Notre chat s’appelait Bébert, et j’ai compris alors pourquoi ! Il faudrait que je le relise mais le souvenir laissé est plutôt de la peinture à Sigmaringen d’une galerie de ganaches ridicules enlisés dans leur aigreur.
Au passage : mon père né en 20 était à Berlin sous les bombes en 45 après avoir connu les camps de travail.
Les pérégrinations de Céline en Allemagne et celles de mon père (retour vers l’Elbe à vélo, musette en bandoulière) peuvent sembler ne rien avoir à voir, quoi que. Pourtant mon père admirait l’écrivain, son oeuvre, c’est lui qui me l’a fait découvrir.
Appoline, dans affectives je mettais affection, that’s all!
Merci de me lire, c’est gentil (je mets l’adresse de votre blog dans mon agrégateur de flux)
Bonne année 2012 !
ramses
Grâce à vous, chère Tilly, mon opinion sur Nabe s’est radicalement bonifiée.
Peu d’écrivains savent mettre en scène leur propre détestation, au travers de sujets polémistes…
L’erreur, à mon sens, serait de croire qu’il y adhère…
Son message est au contraire une manière désabusée de nous faire percevoir l’étroitesse de nos jugements.
Et aussi de nous faire toucher du doigt la vanité du “politiquement correct”.
tilly
ramsès, vous savez comment me faire plaisir… 😉
mais je vais pas me gonfler d’orgueil pour autant malgré l’envie qui m’en démange : c’est vous et vous seul qui ête parvenu par votre lecture de Nabe à exprimer cette belle et pertinente analyse de son talent, et ça malgré vos réticences premières, bravo !
Jesse Darvas
Je n’ai pas encore regardé l’interview de Nabe, que j’imagine passionnant, donc je ne commenterai pas cet aspect de l’article… mais je dois tout de même noter cette invraisemblance: “sa secrétaire d’édition a rapporté qu’elle n’avait jamais entendu de la bouche de Céline, ou lu de sa plume quoi que ce soit d’antisémite avant les premières pages de Bagatelles pour un massacre”
D’abord, il y a l’Eglise, écrit en 1926. L’antisémitisme y est évident.
Ensuite, sa correspondance. Sa secrétaire ne la connaissait peut-être pas, mais la partie publiée dans la Pléiade permet de suivre la constitution et le renforcement du délire antisémite avant la publication des pamphlets. Ce délire raciste était par ailleurs fondé sur une obsession hygiéniste, enracinée dans sa formation médicale.
Surtout, dans votre commentaire du 31/12 à Apollonide, vous écrivez: “son horreur du fascisme, sa piètre opinion sur Hitler et al.(…)
Vos références affectives sont nobles, admirables et indiscutables, mais elles se rapportent à des faits historiques ultérieurs à la parution des pamphlets (sauf peut-être Les Beaux Draps, publiés en 41).”
Vous tombez dans le piège de la réécriture de l’histoire par Céline et ses amis, à l’occasion notamment des cahiers de l’Herne. Céline était présent à la première réunion de l’institut des questions juives. Il a écrit pendant la guerre une trentaine de lettres destinées à la publication dans les pires journaux collaborateurs, où il dépassait en extrêmisme les plus compromis d’entre eux, s’indignant de trouver encore des juifs à Paris sous l’occupation allemande. Quant à la délation, comment qualifier sa lettre publiée en mars 1941 dans le journal Aujourd’hui sur Desnos : “Mieux encore, que ne publie-t-il, M. Desnos, sa photo grandeur nature, face et profil, à la fin de tous ses articles ? La nature signe toutes ses oeuvres -« Desnos », cela ne veut rien dire…”
Vous oubliez qu’outre les Beaux Draps, Céline n’a cessé durant la guerre de s’égosiller contre le traitement encore trop doux réservé aux Juifs … en se focalisant sur Bagatelles qui effectivement précède l’extermination, on oublie son comportement pendant les événements. Et surtout après, lorsqu’il n’a cessé de se présenter partout comme LA victime par excellence des méchants épurateurs, sans jamais un mot sur les victimes bien réelles. J’ai beau apprécier la trilogie allemande d’un point de vue “littéraire”, j’ai toujours du mal à avaler ce côté geignard, auto-apitoyé…
Bref, j’admire moi aussi Céline comme écrivain. Mais de là à en faire un saint (ou un Dieu!) comme Nabe dans certains de ses écrits, il y a un sacré pas à franchir, qui ne peut l’être qu’au mépris des faits.
tilly
Je vous concède Jesse, que je n’ai effectivement pas lu les Lettres dans la Pléiade, pas lu L’Eglise et que comme je l’ai dit plus haut : je viens juste de me plonger dans les Cahiers Céline de l’Herne qui seraient d’après vous un recueil de témoignages sinon faux, du moins douteux.
Votre commentaire très bien composé, très bien écrit, et très bien documenté, pourra facilement paraître accablant pour ma soi-disant naïveté, ma légèreté.
Il est sévère et pas très juste, tant pis, je le garde 😉
Jesse Darvas
Pas “faux” ni “douteux”, juste… bien arrangés. Karl Epting qui signe un “il ne nous aimait pas” (je cite de mémoire…), Rebatet qui se souvient des sarcasmes de Céline à l’Institut des questions juives… tout tend dans ce recueil (par ailleurs intéressant) à minimiser la réalité des convictions de Céline et de leur expression.
Sur ces sujets l’ouvrage Les idées de Céline de Philippe Alméras éclaire bien les choses, en restituant l’antisémitisme de Céline dans le contexte de sa conception raciste du monde (au sens biologique).
Voir par exemple son interview publié récemment sur Stalker:
http://stalker.hautetfort.com/archive/2011/09/08/celine-haines-passion-philippe-almeras-pierre-chalmin.html
tilly
Merci pour ce lien fort riche.
Il y a beaucoup de fils à tirer… et il faut le faire pour espérer approcher au plus près les “réalités” que vous dites, ou au moins ne pas trop en diverger.
gebe
On peut feuilleter ici aussi: L’antisémitisme en France dans l’entre-deux-guerres : Prélude à Vichy
http://www.amazon.fr/Lantis%C3%A9mitisme-France-dans-lentre-deux-guerres-Pr%C3%A9lude/dp/2804800504/ref=sr_1_9?ie=UTF8&qid=1326273435&sr=8-9#_