[rentrée littéraire] les grands gestes la nuit, roman de thibault de montaigu
chez Fayard, août 2010, 341 pages
Voici ma deuxième lecture pour Chroniques de la
rentrée littéraire, en partenariat avec Ulike et Cultura.
La première est là.
Cette fois, : non, j'ai pas aimé.
C'est mauvais, raté, et sans doute ce qui est pire car impardonnable : c'est bâclé.
Normalement je ne parle pas ici de ce que je n'aime pas. Je passe sous silence…
Mais là, je suis tenue par la promesse faite à Abeline Majorel de contribuer au projet herculéen qu'elle est en passe de réussir… (faire passer en revue le plus grand nombre possible de livres de la rentrée littéraire par des lecteurs-blogueurs sans aucun lien avec le milieu de l'édition !).
Alors, pour l'éreintement, mesdames-messieurs c'est par ici, suivez-moi…
La dédicace de ce roman devrait être : à Françoise S., car Les grands gestes la nuit, c’est un “à la manière de”, ni plus, ni moins.
J'accepte
de reconnaître qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise de la part
de l’auteur : le décor de son roman, l’époque, les personnages, les
thèmes, sont bien ceux des romans de Sagan. Aucun doute n’est possible.
Un petit peu de celui-ci, beaucoup de celui-là, un zeste d’un autre. Les
ingrédients choisis sont de qualité, la recette ancienne est éprouvée,
mais hélas l’exécution rate, ça ne prend pas, c’est mauvais.
Est-ce vraiment en voulant rendre un hommage à l’auteur des Bleus à l’âme
que Thibault de Montaigu s’est imprudemment enlisé dans une histoire sans
grand intérêt pour le lecteur d’aujourd’hui parce que déjà lue hier, et en mieux ?
Comment un jeune écrivain (trente ans et quelques, troisième roman) peut-il manquer à ce point d’originalité ? Un éditeur, de lucidité ?
Nous sommes dans les années 50 à Paris, à St Tropez, Amsterdam, Montreux, et pour finir, à la prison de la Santé.
TdM
nous fait vivre l’ascension puis la dégringolade d’Antoine Braque,
jeune tycoon de l’industrie pharmaceutique saisi à l’approche de la
quarantaine par l’ennui, le conformisme ambiant, et la peur panique de
vieillir sans avoir vécu. Attiré par le chant de sirènes d’un milieu qui
n’est pas le sien, il va plonger pour les rejoindre. Elles sont jeunes,
belles, insouciantes et savent s’amuser. Mais il ne saura finalement
pas se les attacher autrement que par le pouvoir de son argent sur leurs
addictions. Sirènes et cigales à la fois, les nouvelles amies d’Antoine
danseront et chanteront pour lui pendant quelques étés mais l’histoire
finira mal, très mal.
Au début des années 60, Sagan aurait pu
écrire, beaucoup mieux, cette histoire datée. Puis Vadim en aurait fait
un film, avec Delon dans le rôle d’Antoine, Deneuve dans celui de Fanny
l’épouse froidasse, et Bernadette Lafont en Francine, la sirène-cigale
déjantée…
Pour planter son décor et surtout l’époque, TdM fait
appel à notre culture (!) en dressant à plusieurs reprises, des listes
de noms. Exemple :
“ Mylène Demongeot, Jacques Angelvin, Marina Vlady, Sylvia d’Harcourt, Michèle Morgan, Emmanuel Vronski…”
Cela fait penser aux pages événements dans Jours de France, jadis.
Françoise Dorléac, Marie Laforêt, Sacha Distel sont cités plusieurs fois.
Sagan elle-même apparaît en silhouette à deux ou trois endroits.
Et tiens donc, Jacques Charrier (Monsieur Brigitte Bardot, pour les très jeunes) est, lui, remercié à la toute fin du livre avec quelques autres pour : “son aide précieuse” !
TdM
n’abuse pas de cet artifice des listes de noms, c’est vrai, mais il en a
d’autres, comme le détournement d’anecdotes connues. Exemple.
L’amie Kiki (de Montparnasse, of course) dont le talent de plume a été incidemment découvert par Bernard Franck (ben voyons), revient d’une séance de dédicace à New-York :
“ Alors ? Cette signature à New-York ? s’enthousiasma Jean.
- Une catastrophe, répond Kiki.
- Comment ça ?
– Eh bien, c’est simple, j’ai signé chaque ouvrage : With all my sympathies.
– C’est adorable.
– Pas du tout. Ca veut dire : avec toutes mes condoléances. Tu imagines leurs têtes ? ”
Il
est bien connu que c’est Sagan elle-même qui racontait cette anecdote
lors de conférences de presse, au retour de son premier voyage à
New-York.
Francine, l’héroïne (sans jeu de mots laid), conduit des voitures de sport pieds nus en fumant des Pall Mall. Cousu de fil blanc, je vous dis !
Plus tordu encore : l’évocation d’un événement sous forme d’énigme pour happy-few (clin d'oeil d'auteur).
Mais franchement il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser (moi) en identifiant Chet Baker dans le trompettiste chargé qui déambule dans les rues d’Amsterdam en jouant My Funny Valentine,
à la page 176.
C’est dommage, une scène de club de jazz bien écrite et
dramatiquement swing, aurait été bienvenue pour rendre un vrai hommage à
Chet (mort défenestré à Amsterdam en 1988).
Idem, les descentes de
police et l’arrestation d’Antoine pour détention et trafic d’héroïne
rappellent évidemment les gros soucis de Françoise Sagan à la fin de sa
vie.
Sans vouloir m’acharner, c'est facile… j’ai relevé quelques perles stylistiques à vous faire partager :
page 172 (la scène se déroule à Amsterdam) : “ Ils partirent dîner dans un restaurant près du fort “ –
Brel doit se retourner dans sa tombe sous les cocotiers ! Je sais c’est
une typo, mais franchement chez Fayard, ils font “port” !
page 41 : “ Elles éclatent de rire et vident leurs verres, une demi-lune de rouge à lèvres épinglée aux rebords. “ – c’est l’image de l’épingle que je vois pas bien…
page 221 : “ Partout, les rires fusaient pareils à de petits wagons blancs s’échappant vers le ciel fauve. “
page 276 : “ Le Tallec sourit, son visage rayé comme un vieux vinyle. “
page 306 : “ C’étaient des Brésiliens très chics, qui souriaient tout le temps et parlaient avec des accents d’oiseaux exotiques. “
Post Scriptum –
Les romans de Françoise Sagan sont enfin en cours de réédition (chez
Stock), grâce au dévouement et à l’acharnement de Denis Westhoff, son
fils.
Marie-Pierre
Tilly, vous devriez écrire plus souvent des critiques décoiffantes comme celle là. Je ne lirai pas ce bouquin, mais je me suis tellement amusée ! Vos citations m’ont fait souvenir d’une phrase glanée au détour d’un journal d’Entreprise (la mienne, en 1982) écrit par un journaliste en rupture de support, qui avait été embauché là pour consommer du budget après la nationalisation radicale des banques. Il s’agissait de la relation d’un “pot” de départ et l’écrivaillon disait : “Les bouchons de Champagne sautent sans rougir.” Image abrupte, qui répond à l’épinglage de la demi-lune de rouge à lèvres.
tilly
Contente de te faire économiser 20 euros… chère Marie-Pierre, merci !
A propos de métaphores, dans un billet d’avril 2005, javais noté :
Dans Un Pedigree, Patrick Modiano raconte ses ballades du samedi avec Raymond Queneau qui lui disait que ses meilleurs moments, c’était quand il se promenait l’après-midi pour écrire des articles sur Paris dans l’Intransigeant. Modiano évoque alors le rire de Queneau :
” Moitié geyser, moitié crécelle. Mais je ne suis pas doué pour les métaphores. C’était tout simplement le rire de Queneau. ”
Et c’est tout simplement le style de Modiano. Décrire sans jamais utiliser de métaphores, ou presque. Évoquer sans accumuler les références documentaires. Laisser le lecteur trouver lui-même les images en farfouillant dans sa propre histoire, celle de ses parents, ou dans d’autres sources de vrais-faux souvenirs, comme le cinéma et les vieilles photos. Je veux croire que Modiano est très doué pour les métaphores, mais qu’il s’en méfie et les élimine implacablement quand elles lui échappent. Et il a bien raison.