[rentrée littéraire] les patriarches, roman d’anne berest

éditions Grasset, août 2012, 320 pages, 14 euros
Chroniques de la rentrée littéraire

lu pour les Chroniques de la rentrée littéraire 


en quatrième de couverture : « J'ai rencontré ton père en 1986, au Pimm's ou au Sept, je ne sais plus ? un des clubs de la rue Sainte-Anne. C'était juste après son année de "voyage". C'est comme cela qu'il l'appelait. Même s'il n'a pas voyagé durant cette année-là. Ça, j'en suis sûr. Mais je n'ai aucune idée d'où il pouvait bien être, et je dois te dire que je n'ai jamais voulu savoir. Ton père était un très jeune homme, farouche, qu'il ne fallait pas blesser. La seule chose que je peux te dire, c'est qu'il me parlait toujours d'un certain Gérard Rambert, qu'il avait connu pendant son "voyage", et qui le fascinait. Je me souviens qu'il travaillait dans l'art. Je l'ai croisé une fois, un type excessif. C'est tout. » A.B.

Beaucoup moins limpide et accrocheur
(ce ne sont pas forcément des qualités romanesques) que le premier
très bon roman d’Anne Berest (La Fille de son père),
celui-ci doit son charme puissant, étrange,  à la fascination créée par une
construction bizarre, presque bancale.
Y-a-t-il deux ou trois parties ?
 — trois,
égales, si on compte les divisions du roman titrées respectivement
: Patrice Maisse, Gérard Rambert et Lucien
Engelmajer

— deux, inégales, si on distingue le pendant-Denise
(exposition) et l’après-Denise (résolution).
Il y a aussi
:
— la saga triste et cruelle d’une famille hors normes,

un témoignage sur le milieu artistique et culturel dans les années
80,
— la représentation précise et documentée de la vie des
patriarches : les membres et les amis de l'association Le
Patriarche
(structure destinée à soigner des toxicomanes, très
en vue jusqu’en 1995 dans les milieux du spectacle en particulier,
puis dénoncée comme sectaire et démantelée).

Avec les découpages inopinés de son
roman suivant plusieurs axes croisés, l’auteur désoriente le lecteur
exprès.
Jusqu’à la fin où le puzzle se trouve à peu près
reconstitué, on est balloté d’une histoire à l’autre, d’un
temps à l’autre, sans pouvoir discerner clairement de héros
principal (Denise, Patrice ou Gérard ?), de direction, ni de
message.
Mais ça fonctionne bien parce que c’est très étrange,
et déséquilibré, justement.
Pour aimer le roman d’Anne Berest,
il faut aimer se faire balader, aimer ne s’attendre à rien, ou à
peu. Se laisser faire. Exactement comme la pauvre Denise, si mal dans
sa peau, si désorientée, qui est un temps le personnage principal
du roman mais pas tout du long, et qui paiera cher de s’être
lancée dans une quête d’identité où se télescopent l’histoire
du père, le conflit avec la mère, et son propre passage douloureux
à l’âge adulte.

Le personnage de Denise Maisse, triste,
éperdu, tendu, est pathétique mais aussi parfois comique par ses
maladresses, son inadaptation au monde (l'épisode houelbecquien — très pathétique et très drôle — de
son stage raté avec un photographe, hype et insupportable).
Portant à bout de cœur le souvenir de son père Patrice Maisse
(acteur fictif, fantomatique, dont un autre personnage dit qu’il
ressemblait à Pierre Clémenti), Denise sert de faire-valoir
consentant à Gérard Rambert (le personnage du roman, bien sûr) qui
est au final pour moi le vrai héros, en survivant charismatique détenteur sans le savoir de toutes les clés.
D'ailleurs Anne Berest le cite parmi les dédicataires – puisqu’il s’agit
aussi d’une personnalité réelle et bien vivante – comme : “le
père de ce livre”
, cqfd.

L’écriture est le plus souvent
belle, très évocatrice, même si quelques fois (peu) des tournures
stylistiques m’ont déroutée.
Comme celle-ci, vers la fin :
“ Patrice reconnaît Matilda, qui
tient Denise et Klein dans chacune de ses mains.”

C’est la
main d’un enfant qu’on tient dans la sienne, pas l’enfant. Non
?

Une partie importante du roman consiste
en la transcription de récits, confessions, et conversations
enregistrées sur un dictaphone. C’est un ressort original de ce
roman, et cela fonctionne bien. Sauf qu’il n’est pas très
réaliste, je trouve, que Denise puisse transcrire chaque soir avant
de se coucher ou de sortir, la totalité de ce qu’elle a enregistré
dans la journée. De mon expérience, il faut compter 3 à 5 fois le
temps d’enregistrement en temps de transcription. Licence
romanesque, sans doute !

Extrait choisi
C'est au début du roman, le récit
d’une rencontre de l’héroïne perdue dans Paris :

“ Denise ne retrouvait pas le
chemin du jardin. Dans la rue elle se décida à arrêter un homme
qui regardait droit devant lui, préoccupé, vaguement souriant, un
type immense avec quelque chose de rassurant dans ce grand corps,
portant une veste de daim trop chaude pour la saison, un pull rouge
et de grosses lunettes à monture noire. Ses paupières recouvraient
presque ses yeux, qui devinrent inquiets au moment où Denise lui
demanda la direction du jardin. Il hésita, lui montra du doigt les
grilles derrière lui, puis mit sa bouche derrière sa main. Il
hésita encore, le jardin étant juste derrière, elle pouvait
prendre deux rues différentes pour y aller, une plus courte que
l’autre, mais bizarrement, expliqua-t-il, il préférait prendre
l’autre, oui, il lui conseillait l’autre rue, et lorsqu’il eut
fini d’indiquer la route, il sembla soulagé. Il sourit, d’un
sourire si doux et triste à la fois, ses lèvres et ses oreilles
rougirent de timidité et Denise le remercia avant de s’éloigner.

Je parierai que c’est Patrick Modiano
que Denise a arrêté ce jour-là, du côté de la rue Vavin, pour
lui demander son chemin… Si j'ai vu juste, c’est un joli hommage,
gentiment taquin, délicat et souriant !

 

 

 

2 thoughts on “[rentrée littéraire] les patriarches, roman d’anne berest

  • JLB
    10 novembre 2012 at 19h31

    […dans chacune de ses mains.]
    “Tenir un enfant par la main”…(Y Duteil).
    Le remplacement de de par par t’aurait-il convenu ?
    (c’est une question sérieuse, chère frangine)

  • tilly
    10 novembre 2012 at 23h23

    et c’est une très bonne question, je te remercie de l’avoir posée, petit frère
    (en y repensant, en fait, le personnage tentait sans doute de réaliser une figure extrêmement périlleuse : l’avion à deux hélices, avec un enfant au bout de chaque bras)

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